Donc, mercredi passé, j'ai fait asseoir tous mes "boss ébénistes" dans le gros camion blanc de L'Arche, et nous avons roulé pendant cinq heures de temps pour rejoindre la capitale. Seul l'un des ébénistes, André, avait visité Port-au-Prince après les évènements du douze janvier. En fait, André habitait la grande ville lorsque tout s'est écroulé. Sa vie transformée, il a trouvé en cet évènement une raison de revenir habiter à la campagne, près de sa mère et de ses racines.
Vous pouvez donc vous imaginer les conversations et les interrogations qui se déroulaient dans l'automobile pendant le trajet vers le nord! Boss Antoine, boss Jean se demandaient de quoi aurait l'air le Palais National. André renchérissait, plus de bureaux gouvernementaux, plus de Palais, plus de ces petites ruelles qui font (ou faisaient) le charme d'une capitale comme Port-au-Prince.
Il flottait dans l'air du camion un air de destruction, de grisaille, de rien.
Assis au beau milieu de ces flots de paroles, Jean-Ville. Boss Janvil, le sourd et muet, qui reste souriant. L'idée me vient à l'esprit. Une idée simple mais qui, j'en ai peur, parle beaucoup sur les communications du pays, et sur l'importance que l'on donne aux gens qui ont des handicaps (dans ce cas, handicap de l'ouïe).
Jean-Ville sait-il qu'un tremblement de terre a eu lieu?
J'en parle aux autres. L'air gris et maussade de tout à l'heure se change soudainement en rires qui éclatent de toutes les bouches.
- Jonatan, Janvil sour, epi li bèbè. Mèm si nou te vle èsplike'l, li pa tap konprann!
Mon cher Jonathan que l'on me dit d'un ton solennel, Jean-Ville est sourd, muet en plus. Même si l'on voulait lui expliquer, il ne comprendrait pas.
Remarquez que l'on dit, même si, puisque la volonté elle-même est manquante. Il est sourd (sans parler de sa légère déficience de l'intelligence), il ne comprendra pas. Point final. En Haïti, les deux plus grandes sources d'informations sont la radio et le bouche-à-oreille. Donc, si l'un de nos sens nous fait défaut, nous sommes ainsi privés de la grande partie des communications et du transfert d'information de la société.
Janvil habite chez sa mère. Personne ne pense qu'il pourrait comprendre l'idée d'un tremblement de terre détruisant une partie de la capitale, tuant ainsi des centaines de milliers de gens. Dû moins, c'est ce que l'on dit. Mais en vérité, j'ai l'impression que c'est le système de communication qui manque. Après tout comment expliquer à un homme sourd, muet, presque aveugle, déficient de l'intellectuel, que la terre peut trembler à un point tel que les murs de bétons redeviennent sable et poussière. Pour notre propre incapacité à communiquer, nous en blâmons souvent les autres.
Étrange.
Donc, nous voilà sur la route. En direction de Port-au-Prince, directement chez IOM, pour discuter de ce fameux contrat.
Comme j'ai mentionné au début de ce blogue, ce contrat, nous l'avons obtenu. Merci à OIM, pour ce geste de confiance envers L'Arche. Envers les gens touchés par un handicap intellectuel.
Avant de repartir, j'ai dirigé le camion blanc de la communauté devant le Palais National. Pour la première fois du voyage, les "boss" n'avaient pas de paroles. Parfois, la lourdeur de l'air nous rend muet.
Jean-Ville a tout compris quand il est passé devant les camps de tentes blanches, sur le Champ-de-Mars. Il nous a même dit que la pluie aurait vite fait de remplir les maisons improvisées. Il a raison, j'y suis allé souvent voir des connaissances. Je vous en parlerai un jour. Janvil le muet, celui à qui ça ne servait à rien d'expliquer le pourquoi du comment du là-bas, il comprend de ses yeux que quelque chose de gros s'est passé au pays. Seul la notion du temps lui manque pour comprendre que le tremblement de terre ne sait pas produit il y a une ou deux semaines. Sinon, rien dans l'air de la ville ne pourrait l'aider à comprendre qu'il y a déjà plus de neuf mois que la ville, que les gens, que les esprits ont été touchés.
J'ai envi de lui faire comprendre que mon pays d'adoption a bien changé, depuis mon arrivé en mai 2009. Mais je n'y arrive pas. Il me manque des outils pour être capable de lui faire comprendre mon monde. Alors j'en parle aux autres, qui sont resté muets. De la difficulté de m'exprimer à Janvil, de ce que je voudrais lui dire.
- Ou mèt ékri'l, Janvil konn li.
À ces mots, je souris gentiment à "Boss" Jean. Il vient de me dire que Jean-Ville sait lire...
J
P.S... Les fotos furent prisent à la Base de la Minustah (ONU), à notre arrivée à Port-au-Prince. Les "Boss" ont été si impressionné qu'ils me parlent encore de cette base et de ses mille véhicules.

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