Bon, je l'avoue, je n'avais aucune idée, en vérité, de ce que ça peut bien vouloir dire, Miss Anayiz... Même à ce jour, je ne suis pas certain de comprendre. Mais quand un jeune homme comme moi rencontre une vedette, une miss, une femme dont Facebook ne dit que du bien, il faut s'avouer un peu gêné d'avance.
Marie Flore. Elle me tend la main, je fais pareil. Je me sens un peu con, j'aurais dû me sécher la main avant, elle était moite. Elle est arrivée avant moi, assise dans un coin ombragé et tranquille du Quartier Latin, un resto que j'affectionne particulièrement pour ses raviolis maisons et ses œufs bénédictins le dimanche matin. Marie Flore, gagnante du concours Miss Anayiz 2010, est souriante. Simple, aussi. Elle a même un petit tique nerveux, une petite manie, poussé en avant par la gêne, probablement. Faut dire que je n'ai pas perdu de temps, et que j'ai sortis ma caméra très rapidement. Son habitude me demandez-vous, qui ne passe d'ailleurs pas du tout à la caméra? Elle mâche sa paille, la remue dans son verre rempli de glace, la tire, la repousse, la plie. Pas très photogénique, comme nervosité.
Donc, miss Anayiz n'est pas parfaite. Ça me rassure. Parce qu'au premier abord, elle pourrait sembler l'être. Jeune, jolie, grande, intelligente, et nouveau porte-parole de la Secrétairerie d’ État à l'Intégration des Personnes Handicapées (SEIPH). Tout ceci, en étant étudiante à l'université, en aimant beaucoup lire (lectrice très érudite), et en faisant attention à sa ligne. C'est dans ces rencontres que je réalise l'étendu de mes imperfections...!
Nous ne serons, dans notre entretien, que très peu bavard à propos de sa vie privée. Ce qui nous intéresse, à elle comme à moi, n'est rien d'autre que la société haïtienne, aujourd'hui. Et de cette société, nous parlerons sans arrêt des plus marginaux. Des victimes du 12 janvier, en passant par les enfants abandonnés de l'hôpital général de Port-au-Prince, ou des jeunes femmes dans la société haïtienne. Un prénom ressortira à de nombreuses reprises pendant l'entrevue: Jean-Marie.
Le père de Marie Flore, un entrepreneur privé des Gonaïves, emmena très tôt dans sa jeunesse, sa fille à l'hôpital, pour y rencontrer les enfants handicapés, dont Jean-Marie.
- La première journée, j'ai eu si peur que je me suis sauvé à la course!
Et le manège a duré quelques jours... En fait, je crois que c'est au bout de deux
semaines que j'ai commencé à me sentir à l'aise.
La famille a finit par adopter Jean-Marie. Parce que c'était la chose à faire, simplement.
- Je prenais souvent des marches avec Jean-Marie, dans le quartier. Les gens nous regardaient avec des yeux... ah! Des yeux qui en disaient long!
Puis elle éclate d'un rire de Miss, harmonieux, éclatant.
Quand je lui demande quelle était la condition des personnes handicapées avant le tremblement de terre, elle répond rapidement:
- Ici les gens ne voient pas la personne, ils ne voient que le handicap. Avoir un enfant handicapé à la maison, c'est un problème. Voir qu'un enfant, ou même un adulte, peut avoir une malformation quelconque, ce n'est pas acceptable. Ce n'est pas qu'ils ont peur, mais ils ne sont pas éduqués pour ça.
Et Jean-Marie?
- Bien sûr, j'ai eu de la difficulté au début. Mais un jour, j'ai réalisé qu'il n'était qu'un
enfant comme un autre, avec des besoins différents.
À quel âge avez-vous réalisé ceci?
- 12 ans.
Ha! Il y a ensuite un long silence dans l'entrevue. Je suis un peu décontenancé. Moi, à douze ans, je commençais à faire de la planche à roulette, et je rêvais d'être un policier. Je ne me souviens pas d'avoir été touché par la déficience intellectuelle avant l'âge de 20 ans. Vraiment, je me rends compte que Marie Flore n'est pas une femme comme une autre.
Nous reprenons l'entrevue.
Depuis la catastrophe du 12 janvier 2010, croyez-vous que la situation, ou dû moins le regard des gens, a changé?
- Vais-je osez dire que les gens sont devenus plus cyniques? Maintenant, c'est vraiment chacun pour soi. Avant, il y avait le réseau social de la famille, les voisins, les amis. Aujourd'hui que tout le monde est dans la rue, déménagé, que les gens cherchent en vain un loyer (elle-même a dû quitter son logement parce que la propriétaire a décidé de louer à un prix beaucoup plus profitable à des étrangers), les besoins des personnes handicapés passent loin derrière, dans les priorités des haïtiens.
- Si on est handicapé après le 12 janvier, il faut vraiment avoir la force intérieur pour s'en sortir.
Le ton de la voix change, Marie Flore joue de plus en plus avec la paille qui flotte dans son verre de limonade, les yeux rivés vers le bas, elle s'explique:
- J'ai rencontré une mère de famille, avec sa jeune fille, et tout le long elle m'expliquait à quel point sa fille était douée à l'école, qu'elle avait de très bonnes notes... Puis, en quelques secondes, tout s'écroule, dont un mur qui frappa la jeune fille à la tête et la cacha sous les décombres. Maintenant, complètement handicapée, elle ne peut plus s'asseoir, manger, s'habiller seule. Et puis il y a la mère qui me dit:
Chery'm si mwen te konn sa mwen pa tap soti'l anba dekòm. (Ma chérie, si j'avais su, je ne l'aurais pas sortis de sous les décombres.)
Je ne sais pas pour vous, mais moi, ça m'en bouche un coin. En fait, il est vrai qu'aujourd'hui, presque tous les haïtiens ont un membre de leur famille qui est devenu handicapé. Il y a donc évidemment plus d'handicapés au pays, mais les haïtiens n'ont pas la patience d'aider ces gens à surmonter les obstacles, moins encore de les réintégrer dans la vie courante.
Je demande à Miss Anayiz devenue un peu plus délicate, plus triste, si la mère de la jeune fille devenue handicapée suite au tremblement de terre a perdu tout amour pour sa fille.
Elle me regarde directement dans les yeux et me dit:
- Ce n'est pas qu'elle ait perdu de l'amour pour sa fille, mais elle avait gardée une image si vive et si précieuse de sa fille qui allait à l'école toute seule, qui l'aidait dans les tâches ménagères... vous savez, ici, nous enseignons très tôt aux enfants à donner un coup de main à la maison, tout spécialement si vous êtes une jeune fille. On vous responsabilise dès le plus jeune âge. Et si, du jour au lendemain, littéralement, on se retrouve avec une petite fille à la maison qu'il faut laver, habiller, amener à la toilette, nourrir, vous avez bien compris qu'il ne s'agit plus d'amour, mais de survie.
Pendant un moment, Marie Flore et moi nous accrochons à l'image de la jeune fille et à l'amour que sa mère aura toujours pour elle. Comme une prière en silence pour que la jeune fille ne soit pas abandonnée à son sort dans quelques mois.
J'enchaîne, parce que les images se bousculent dans ma tête, en lui demandant si elle-même, en devenant l'amie d'un handicapé lorsqu'elle était jeune, en aurait souffert au point de vue social.
- Chaque jour, je prenais une marche avec Jean... et beaucoup de mes amies de l'époque, je le remarquai un peu plus tard, finirent par s'éloigner de moi.
J'en déduis que c'était difficile, mais son sourire narquois coupe le train de mes pensées plutôt rapidement!
- Hihi, j'ai vite compris que les gens qui s'éloignaient de moi ne seraient jamais importants dans ma vie, de toute façon. Alors, d'une certaine façon, ma rencontre avec Jean-Marie fût bénéfique à plusieurs égards!
Toute l'indépendance d'une jeune femme à la tête dure résonne tout à coup dans ma tête, avec son fameux sourire de Miss Anayiz.
Je vous ai mentionné un peu plus tôt qu'elle n'est pas parfaite, cette Marie Flore. Néanmoins, j'ai eu la chance, à travers les vingt minutes d'entrevue, de découvrir une étudiante, une militante; une femme d'ambition non point pour elle, mais pour la cause qu'elle a décidé de supporter. Et quand on lui demande pourquoi elle a acceptée d'être le porte-parole d'une cause si urgente et pourtant si inconnue en Haïti, elle nous répond l'air nonchalant de quelqu'un qui vous raconte une évidence:
- Je côtoie le monde du handicap depuis plusieurs années, il est donc normal que je fasse de mon mieux pour expliquer à mes concitoyens la réalité pour les personnes handicapées en Haïti. Avant, je m'impliquais dans la sphère du handicap par intérêt et par plaisir. Par goût de la différence et de l'acceptation. Aujourd'hui, je me sens responsable et redevable. C'est tout simplement la chose à faire, non? Personnellement, je crois que j'habite une espace, et qu'il est de mon devoir de rendre cet espace meilleur. Et Haïti, ce n'est pas évident, mais franchement, je ne peux pas vivre ailleurs. Alors il faut que ça s'améliore!
Et le sourire, maintenant, c'est le mien.
J

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