Le jour d’avant, c’était la fin de ma première année dans mon pays adoptif. Aujourd’hui, c’est un nouveau départ. Rien ne compte du passé, sauf que d’avoir grandi. Je m’étais engagé pour deux ans dans le projet, dans la communauté, dans cette organisation si différente qu’est L’Arche. Je ne le ferai pas cette fois-ci. C’est, voyez-vous, la première fois que je pose ma besace pleine de rêves et d’idéaux en un seul endroit pour plus de six mois consécutifs. Ma maison perdue entre deux champs de maïs, comme un tournesol tourné vers les rayons chauds, me remplie d’une joie toute particulière. Et j’y passerai une autre année parce que j’ai la liberté de ne pas le faire. Je ne m’engage en rien, en cette deuxième année, sauf que de savourer ces instants de pur bonheur qui accompagnent la vie.
Je vous glisse ici un vieux texte, de mes premiers jours en Ayiti. Parce qu’ils sont encore d’actualité en mon esprit :
Ce que ce pays m’apprend, c’est que lorsque la pluie tombe, on s’abrite. Que lorsque le soleil brille, on sort.
Que lorsque l’on a quelque chose à faire, on le fait tranquillement.
Que la famille et les amis sont de l’or, le travail une vertu, la patience une obligation. L’école est un cadeau, le confort d’une maison aussi. Que tout ce qui dépasse les besoins de base est un luxe. Pas un luxe négatif, mais un luxe qu’il nous faut chérir.
Ce pays m’apprend l’amour et me force à me regarder en face; il me jette au visage mes qualités et mes défauts. Ce pays ne laisse pas de chance non plus.
Ce pays m’apprend qu’un visage sévère peut s’ouvrir. Qu’un sourire peut cacher la plus grande des détresses. Ce pays me rend plus humain, avant que d’être employé, avant que d’être diplômé, avant que d’être ce que je ne suis pas. Ce pays me pousse vers l’humanité.
Ce pays me fait écrivain, son sol me fait conteur. Ce pays me fait observateur, ses gens me font photographe. Ce pays me fait du bien, alors je le fais un peu mien…
Et je vous dois des centaines d’histoires…
Deux jours passés, je revenais de Port-au-Prince, sur la route nationale si singulièrement haïtienne, et j’avais comme passagers une mère et sa fille. Les routes sinueuses du pays me poussent toujours à la rêverie, avec ses milliers de piétons à éviter, ses cocoyers qui bordent la route, ses montagnes à gravir en deuxième vitesse, ses tap-taps à dépasser en troisième, ses longues courbes à épouser en quatrième, le tout klaxon chantant. Le temps était pareil à mon humeur, entre gris de pluie et orange de chaleur. Très rapidement, mes deux co-pilotes se sont endormies et m’ont laissé, l’instant d’une sieste, imaginer un monde où l’handicapé n’est pas celui que l’on rejette, mais bien celui que l’on écoute comme conseiller. J’étais à me fabriquer des bureaux gouvernementaux imaginaires, conçus pour recevoir un conseil de sage composé de personnes touchées par toutes les formes d’handicap. Les images défilaient devant mes yeux et je me disais que si ce n’est que le regard qu’il nous reste à changer dans le monde, alors c’est dans la poche.
Clara dormait, appuyée sur sa mère. Belles comme seules mère et fille arrivent à l’être, il me semblait que leurs cœurs battaient en même temps, sur un air de Yann Tiersen qui jouait dans la voiture. Nous sommes tous si vulnérables dans le sommeil et pourtant, si fort de confiance en la vie, lorsque nous fermons les yeux vers l’inconnu.
Le jour où j’ai découvert ma foi
J’ai cessé de croire
Je suis devenu croyant…Vieille expression soufie, entendu pour la dernière fois entre les lèvres du poète Îbn Rhaa Munn
Arrivés à Miragoane, mi-chemin entre la capitale et la ville des Cayes, nous nous sommes arrêtés pour grignoter quelques bananes pesées, avec un peu de grillot. Nous avons bu du Tampico, jus chimiquement plus concentré que la loi ne devrait le permettre. Mais ce surplus de sucre nous a tous réveillé, c’était bien. Puis, la mère de Clara s’est mise à me parler du personnage. Celui d’un futur blogue, peut-être, ou celui de tous les blogues, qui sait. Il avait la capacité, dit-on, de contrôler la pluie. Un personnage, en Ayiti, c’est aussi une personne considéré comme un peu folle, différente, incompréhensible. Parfois, la pluie ne tombait que sur son jardin à lui, laissant tous les autres habitants de son village à sec, avec des récoltes perdues et des bourses vides. On avait souvent l’habitude de le battre, pour qu’il laisse la pluie venir aux autres.
Lundi dernier, les gens du voisinage l’on battu à mort. Bon, pas nécessairement par exprès que vous me direz. Et vous auriez fort probablement raison. Toujours est-il que le personnage est mort d’un coup de trop. Mort par ignorance, peut-être est-ce mieux que de mourir ignorant. Un jour, j’irai interviewer les gens de son village, pour en savoir plus sur le personnage.
Quand j’ai demandé à la mère de Clara si elle trouvait cela normal qu’on l’ai traité ainsi, sa réponse fût automatique : Non!
- Ah! W dakò ke moun yo pa te gen dwa bat li konsa?
- Wi, yo te mèt bat li, mè yo pa te blije touye li
J’ai gardé le silence, quelques secondes. Je suis très bon en créole mais parfois, la traduction ne veut simplement pas se faire. Venait-elle de me dire qu’elle était d’accord avec ce qui venait de se passer? Oui. Elle me le répètera par la suite. Ils n’avaient pas à le tuer, mais le battre, ça c’était bien normal. Oui, puisqu’il empêchait la pluie de tomber dans le voisinage. Oui, puisqu’il n’était pas comme les autres.
Quand je lui ai demandé si elle venait de ce coin de pays là, elle me répondît que non, mais qu’une amie à elle y habitait.
Parfois je me dis qu’ici, on pardonne plus rapidement les coupables que les gens coupables d’être différent. Dur dur d’être différent… je ne leur parlerai pas de ma claustrophobie…
J’ai regardé cette mère de 22 ans, les yeux beaux, le nez large, les cheveux courts, une petite Clara de deux ans posée sur les genoux. Elles dormaient sans faire de bruit il y a à peine quelques minutes de cela. Puis je me suis dis que sous la douceur d’un moment se cache parfois l’imperfection si propre à la vie. Surprenant comme un nuage qui cache le soleil.
Oui, je vais laisser ma besace prendre du vent sur mon hamac installé entre deux nuages. Encore un peu. Juste ce qu’il faut pour apprendre que la différence, en vérité, ne tue pas. Mais que le regard, parfois, si.
Bonne année Jonathan…hihi

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