- Snoop, kisa m'ap tande kap fè bwi konsa deyè ou?
- Ah! Ou tande'l? Se bal kap tire. Bagay yo komanse dejenere nan zòn la.
Et pourquoi vous ne partez pas, si les choses dégénèrent et qu'il y a des coups de feu?
La ligne coupe.
Ça arrive tout le temps, que je me dis. Alors je compose le numéro de mon ami, que tout le monde surnomme Snoop. Je compose et ça sonne...
Allo!
- Wi mwen la wi.
- Poukisa ou mèm avèk menaj ou, nou pa al rete yon lòt kote pou kèk jou?
Jo, je ne peux pas aller ailleurs, sinon on me volerait ce que j'ai, tout mes biens, dans ma tente. Mais ça va, ici, y'a presque pas de coups de feu.
Quoi?
Ça coupe. La ligne, je veux dire.
Je recompose, ça sonne. C'est un peu ça que ça fait, les téléphones. On compose, ça sonne, ça coupe, puis on recommence. C'est un jeu de patience en soi.
J'ai rencontré Snoop il y a plusieurs mois, pendant que moi et K., mon ami photographe danois, on se promenait sur le Champ-de-Mars, juste devant le Palais National. Snoop et ses amis, se sont des jeunes d'entre 15 et 30 ans, qui du jour au lendemain se sont retrouvé avec la chance de vivre dans la rue, avec tout plein d'organisations pour leur donner des trucs bien comme des tentes, des sceaux, de l'argent, de l'eau. Ils se sont même dits qu'avec un peu de chance, on leur donnerait une maison à quelque part. C'est la rumeur qui circulait dans la plupart des camps, d'ailleurs. Et de toute façon, la plupart de ces jeunes, ils étaient dans la rue bien avant le séïsme, alors pour une fois que tout plein d'entre eux n'étaient plus des vagabonds!
On s'est lié d'amitié, parce qu'ils sont jeunes et simples, et moi, jeune et compliqué. Si j'y savais quelque chose, je dirais que l'on se complète étonnement bien eux et moi. Je les intrigue, ils m'impressionnent. Et le plus souvent, on rit.
Si je vous montre ces fotografies aujourd'hui, c'est que je veux vous les présenter. Parfois, dans la vie, il faut bien présenter aux autres nos amis.
Khalil Gibran dit de l'amitié qu'elle ne doit avoir d'autre but que l'approfondissement de l'esprit.
Lorsque je prends le temps de parler de ces jeunes, avec les gens de Chantal ou de Port-au-Prince, j'ai constamment un visage qui s'illumine, dégoûté. Ce sont, pour la plupart des honnêtes citoyens de ce pays, des jeunes qui ne cherchent que les problèmes, des voleurs, des fumeurs, de la racaille. Est-ce parce que nous avons peur, dans notre fragilité, de ceux qui sont si délaissés?
Ces jeunes sont: voleurs, fumeurs, sans domiciles fixes; ils aiment se bagarrer, boire, faire l'amour. Je l'avoue sans gêne. Mais c'est étonnant de voir qu'on les prend pour un problème en soit, et non pas comme la conséquence d'un problème plus grand. Une question de regard, j'imagine.
Et Snoop qui m'appelle, s'inquiétant de mon sort.
Je recompose, ça sonne...
Ça va Snoop? Wi, nou la.

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