Les vent sifflait dans mes oreilles qu'il faisait bon prendre son temps, le temps marin, le pied léger, du sel plein les narines, la peau qui valse avec les frissons. Parce que c'est aussi ça, Ayiti Chery. Prendre son temps, son temps à elle, celui qui n'avance qu'une fois toutes les heures. Ça prend du temps pour oublier qu'on vit dans le pays le plus pauvre des Amériques, dans le pays des contradictions qui nourrissent les médias et les étrangers en quête d'histoires.
Ici, le sud est mon Alexandrie à moi. J'y descends, à grand pas, comme César le faisait en Égypte. Un peu pressé, un peu charmé. À moto, on ne roule jamais trop rapidement sur des routes de terre, à flanc de mer. Alors j'avais le temps. Le temps de le prendre, justement, ce temps. Le prendre et le décortiquer, me l'approprier, le remodeler, l'allonger, et surtout le déguster. Comme un homard boucané sur la plage de Port-Salut, les pieds enfoncés dans le sable chaud et beige, la bedaine grillant au soleil généreux.
Et je pensais à ce fameux musée des béquilles, en Azerbaïdjan, dans la ville de Naftalan. Une source miracle qui guérit, un bain de pétrole en fait, et qui permettrait aux gens de retrouver l'usage de leurs membres, et ils y laissent ensuite leurs vieilles béquilles comme preuve tangible du miracle.
C'est très étrange, cette idée de miracle. Comme si le fait d'être sauvé, physiquement, faisait de nous des êtres meilleurs, ou plus heureux...
Vous savez, ici, dans mon pays d'adoption, le temps n'est pas fixe. L'heure d'un rendez-vous non plus. Comment pourrait-il l'être, alors que tout est incertain! Les transports publics sont aléatoires, avec quelques fois des arrêts incalculables comme des pannes d'essence, des crevaisons. S'il pleut, on ne peut bouger. S'il fait trop chaud, on bouge lentement. Il n'y a que le matin, très tôt, qu'on peut remarquer que les gens marchent avec ferveur et enthousiasme, plus souvent qu'autrement pour se réchauffer.
Une année, l'économie est stable, c'est-à-dire que le prix des produits de base n'augmente pas considérablement et que la corruption reste bien cachée. L'année suivante, on vit l'une des pires catastrophe naturelle de la décennie, on survit à des ouragans, au choléra, aux manifestations, on se déplace pour voter, on regarde les pays étrangers se déchirer pour le droit à la reconstruction du palais, pour l'étampe "ok" sur les élections qui coûtent plus de trente millions de dollars américains. Ce qui n'est, d'ailleurs, pas la monnaie du pays. Ah oui, et le prix des denrées de base qui a parfois doublé, en l'espace de quelques semaines.
Comment se fier au temps malin qui nous rappelle constamment que le présent c'est la seule vraie vérité, dans la misère?
Hier n'existe que dans la mémoire qui fait défaut
Demain n'existe que dans l'imaginaire plein d'espoir
Aujourd'hui, il n'y a que lui qui ne se cache pas dans notre tête!
Lucien le vieux, corsaire français du XVIIe siècle, caché et mort à l'île de la tortue, dans le nord de l'île d'Hispaniola
Tout ceci me passait par la tête, alors que j'ai fait prendre une pause à ma moto. Je me suis assis dans le sable, à l'ombre d'un cocotier. Vous savez, la reconstruction la plus efficace que j'aie eu la chance de voir évoluer depuis l'année dernière, c'est celle de notre communauté, L'Arche Carrefour. Pendant que les rues de Port-au-Prince sont vides de machinerie lourde, seul moyen réaliste de retirer les débris et décombres de la ville, nous avons réussi à construire un nouveau foyer. Ce faisant, nous avons aussi reconstruit une communauté. Petite, vous me direz. Oui. Vous avez toujours raison. Mais néanmoins, c'est ici la preuve qu'une reconstruction, qu'une refondation, c'est la base même du renouveau, du changement tant attendu. Comment travailler ensemble, si nous n'avons pas de buts communs?
L'éloge de la lenteur, c'est aussi, et surtout, de s'asseoir dans le sable pour se dire que nous sommes tous dans le même bateau. Après la sieste, peut-être qu'on pourrait travailler ensemble, pour définir un but commun. Et ce but, est-il autre chose qu'une Haïti libre de sa misère?
Puis, je me suis endormi.

Envoyer à un(e) ami(e)

