La scène est simple : j’arrive à l’aéroport de Montréal à quatre heures trente du matin, mon vol est à six heures. J’ai beaucoup, beaucoup de bagages. Il faut dire que je viens tout juste de passer une semaine au Québec pour préparer une exposition photographique que je présenterai à Port-au-Prince.
Ah oui! J’ai aussi une boîte pleine pour Marie-Pier, qui travaille à L’Arche Carrefour et qui développe en ce moment un atelier d’art à l’atelier de jour. Bref, j’ai peu de sommeil dans le corps, peu de nourriture dans le ventre et énormément de stress à voir tout ce matériel partir seul sans moi, dans les corridors secrets de l’aéroport.
Quelques minutes plus tard j’atterris devant Maria, employée de la très prestigieuse compagnie AA, pour lui présenter : mon billet, mon passeport, mon sourire, mes tonnes de bagages supplémentaires et très franchement, tout ce qu’elle voudra d’autre. Je me sens toujours très conciliant quand j’ai des surplus. Femme professionnelle, droite, la voix dirigeante, elle me salut sans me sourire, puis sourit sans me saluer. Les boîtes sont interdites, me dit-elle d’un ton sans ton, un peu neutre, un peu froid. Que voulez-vous dire, demandai-je bien naïvement. Elle se dirige au comptoir d’à côté, revient avec un carton officielle de AA, et me le récite tout en prenant le soin de souligner de son index les mots français qui y sont inscrits.
EMBARGO. Je cris à la révolution, mais dans ma tête seulement, j’ai peur des douaniers. EMBARGO. Voilà, c’est écrit noir sur blanc, avec des petits tons de bleu : entre le 21 novembre et le 10 janvier, aucune boîte ne sera acceptée en direction des Caraïbes. Alors je joue le jeu : Vous savez madame, Haïti, c’est un peu comme un monde à part, je ne suis même pas certain que se soit dans les Caraïbes! Elle me le confirme : Haïti est dans les Caraïbes, donc pas de boîtes. Mais… Non. Peut-être que… Non
Et puis elle part sans mot dit, moi qui suis un peu en maudit, et je la vois parler avec un homme. Grisonnant, visage calme, l’homme l’écoute sans la regarder. Il est occupé, c’est évident. J’attends sans vraiment attendre, les hamsters dans ma tête courent à cent mille à l’heure. Qu’est-ce que je fais? Je suis quand même venu chercher les 34 photographies qui seront présentées la semaine prochaine à Port-au-Prince, je ne peux pas partir sans elles! La dame revient, toujours aussi droite, toujours aussi professionnelle.
- Monsieur Boulet-Groulx, vous pouvez toujours sortir ce que vous avez dans les boîtes et distribuer le contenu entre vos autres valises.
- C’est que, madame, ça risque d’être difficile de plier en quatre des cadres de bois et ce, sans abîmer les photos elles-mêmes.
- Je comprends monsieur.
Elle comprend. Elle comprend! Alors elle va m’expliquer le tour de passe-passe qu’elle va jouer devant mes yeux pour réussir à envoyer mes boîtes dans l’autre monde et qu’elles m’arrivent saines et sauves à destination! Non. Elle comprend le français, je crois que c’est ce qu’elle voulait dire. Donc elle comprend sans comprendre, et me dit qu’elle ne peut rien faire. Je la crois. Elle n’est pas méchante cette Maria, professionnelle, c’est tout. Puis elle repart vers cet homme, sans mot dire, moi qui en suis à maudire. Ils arrivent ensemble. Même démarche droite, sobre, professionnelle, je les trouve soudainement beaux, dans leur veston AA. Ils dégagent un charisme de certitude, celui des professionnels et des dentistes.
L’homme se présente, Peter. Et c’est comme dans les mots si savamment écrits de Simon Veil que vous avez pu lire dans l’introduction, je me présente devant cet être humain, cherchant sa part d’humanité, attendant silencieusement qu’il fasse le bien.
- Étiez-vous au courant de l’embargo monsieur Boulet-Groulx?
- Non
- Aviez-vous ces boîtes en arrivant d’Haïti?
- Non
Il est calme, authentique. J’ai tout de suite confiance. Non pas en mes chances, mais en lui, en cet homme qui se présente devant moi et veut m’aider. Il prend son temps, me décrit le risque de me laisser partir avec les boîtes, qu’elles risquent fort d’être prises à Miami, mon transit, et qu’ensuite elles seront pour ainsi dire irrécupérables. Il me dit que l’année dernière l’EMBARGO n’avait commencé qu’en décembre. Il me propose doucement, avec une voix confiante et sûr, de changer mon billet gratuitement pour une autre journée; me laissant ainsi le temps de trouver une solution. Il est occupé et pourtant, il semble présent pour me permettre d’amener cette exposition à bon port.
Sans le savoir, il m’aide moi, L’Arche, la cause. Il aurait pu être distant, mais il a préféré créer un lien avec mes boîtes et moi. Certains diront que c’est normal, moi je dirais que c’est humain. Il s’occupe de moi et me laisse ensuite dans les soins de Maria, qui fait le nécessaire pour m’accommoder et m’expliquer en détail les restrictions. Elle appellera même un peu plus tard dans la journée pour me rassurer; j’aurai droit à trois valises, les gens en seront avertis au comptoir d’AA pour mon vol du lendemain.
Cette histoire, que je vous écris assis bien confortablement dans un siège de cuir en attendant mon vol pour Port-au-Prince, est une façon détournée de vous parler de ces gens qui gravitent autour de L’Arche sans nécessairement être partie intégrante de l’organisation. Que de détours pour vous parler d’une rencontre merveilleuse que j’ai eu la chance de vivre la semaine dernière…
Voyez-vous, mon cher ami J-L jugea bon de m’amener dans le sud du pays, là où l’on fait de l’excellente crème glacée, pour rencontrer le génie derrière ce blogue, et derrière le futur site web de L’Arche Haïti, et derrière tant d’autres choses. Évidemment, Bernard le webmestre aura eu le temps d’effacer mes éloges avant de mettre en ligne ce texte mais peu importe, je tenais à l’applaudir de mes mots. Bernard, merci. Mais attention, l’histoire est loin d’être terminée!
Par ce joli midi de novembre, frais et ensoleillé, je me fais conduire entre routes de terre, monts et vallées, à travers un beau pays grand, vert et majestueux, directement à la maison de Jacques et Hélène. Le premier à nous accueillir sera pourtant Balzac, énorme chien aux poils longs et blancs. Son nom devrait vous mettre sur une piste quant à la rencontre que j’étais sur le point de faire.
De toutes les nourritures, aucune n’est aussi douce et aussi vitale que la nourriture de l’esprit.
Hélène Laberge, de son sourire pur, nous invita à entrer dans la maison. À peine pénétré, j’y retrouve le décor que j’avais imaginé d’un couple d’intellectuels. Des livres partout et pour accompagner mes pas et mes yeux de curieux, un doux arôme de cuisine bien de chez-nous. L’ambiance est déjà en place, les murs nous parlent, mon cœur est au chaud. Puis nous traversons à la cuisine, lieu de prédilection pour nourrir nos appétits de ventre et de matière grise. De façon anodine, comme si nous nous connaissions déjà, je sers la main de Jacques Dufresne. Ses yeux bleus seront ma première rencontre avec cet homme passionné pour la vérité.
Ce sera, l’instant de quelques heures, une merveilleuse discussion intergénérationnelle qui couvrira les sujets les plus variés. D’histoire et de philosophie, Hélène et Jacques seront les plus nourrissants. Jacques est plus volubile, Hélène, sans jamais être effacée, est plus réservée. Soudain, elle passe sa main sur la cuisse de son mari, de son compagnon de vie et j’y découvre, l’instant d’un regard, tout l’amour et tout le respect que ses deux jeunes gens se donnent. Ils sont aussi dotés de mémoires qui ma foi, me semblent génétiquement modifiées. Comment retenir tout ce qu’ils nous partagent? J’ai les pores de tout mon corps ouverts et réceptifs. Jamais, je n’avais cru pouvoir participer à une telle discussion et me sentir à mon aise, même si Socrate et Illich ne sont pas ma tasse de thé (je suis plutôt Thoreau et maman Dion).
Il est bon, il est frais, il est magique, de découvrir des gens si cohérents. Ça peut vous sembler banal, que je parle de cohérence, mais je suis sûr qu’ils seraient heureux d’un tel compliment.
Ces gens : Peter, Maria, Jacques, Hélène, font partis de ceux qui, sans être impliqués directement dans L’Arche, gravitent autour de nous et aident, à leur façon, à faire grandir ce que nous vivons chaque jour. Ils représentent ce bien que nous attendons de l’Autre à tout moment.
Je vous conseille, pour ne pas dire exige, de regarder le lien à la droite de ce blogue qui vous mènera à l’Encyclopédie de l’Agora, créé par Jacques Dufresne ainsi que le site Appartenance-Belonging qui est né d'une collaboration entre lui. L'Arche et PLAN.
Pour terminer ce long blogue aujourd’hui, j’ai envi de remettre ce texte de Simone Weil…
| Il y a depuis la petite enfance jusqu'à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l'expérience des crimes commis, soufferts ou observés, s'attend invinciblement à ce qu'on lui fasse du bien et non du mal. C'est cela avant toute chose qui est sacré en tout être humain. |
Et d’y ajouter…
Il est de ces jours tranquilles que l’on voudrait éternels. De ces moments magiques que l’on sait disparus et qui pourtant resterons en nous à jamais.
Miami, 26 novembre 2009
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Affiche d'ouverture de l'expo-photo Mwen pa vle re te nan fe nwa enko! présentée à Port-au-Prince à partir du 2 décembre à la Secrétairerie d'État à l'intégration des Personnes Handicapées ainsi que le 10 décembre au Parc de la Canne à Sucre, dans le cadre d'une exposition organisée par la Minustah et l'Union européenne pour la journée des Droits de l'homme |

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