Galeries-photos

Novembre 2009
2009-11-28 00:55:19

Il y a depuis la petite enfance jusqu'à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l'expérience des crimes commis, soufferts ou observés, s'attend invinciblement à ce qu'on lui fasse du bien et non du mal. C'est cela avant toute chose qui est sacré en tout être humain.

Simone Weil, Source: Écrits de Londres et dernières lettres, Gallimard, Collection Espoir, Paris 1957, p.13

La scène est simple : j’arrive à l’aéroport de Montréal à quatre heures trente du matin, mon vol est à six heures. J’ai beaucoup, beaucoup de bagages. Il faut dire que je viens tout juste de passer une semaine au Québec pour préparer une exposition photographique que je présenterai à Port-au-Prince.

Ah oui! J’ai aussi une boîte pleine pour Marie-Pier, qui travaille à L’Arche Carrefour et qui développe en ce moment un atelier d’art à l’atelier de jour. Bref, j’ai peu de sommeil dans le corps, peu de nourriture dans le ventre et énormément de stress à voir tout ce matériel partir seul sans moi, dans les corridors secrets de l’aéroport.

Quelques minutes plus tard j’atterris devant Maria, employée de la très prestigieuse compagnie AA, pour lui présenter : mon billet, mon passeport, mon sourire, mes tonnes de bagages supplémentaires et très franchement, tout ce qu’elle voudra d’autre. Je me sens toujours très conciliant quand j’ai des surplus. Femme professionnelle, droite, la voix dirigeante, elle me salut sans me sourire, puis sourit sans me saluer. Les boîtes sont interdites, me dit-elle d’un ton sans ton, un peu neutre, un peu froid. Que voulez-vous dire, demandai-je bien naïvement. Elle se dirige au comptoir d’à côté, revient avec un carton officielle de AA, et me le récite tout en prenant le soin de souligner de son index les mots français qui y sont inscrits.

EMBARGO. Je cris à la révolution, mais dans ma tête seulement, j’ai peur des douaniers. EMBARGO. Voilà, c’est écrit noir sur blanc, avec des petits tons de bleu : entre le 21 novembre et le 10 janvier, aucune boîte ne sera acceptée en direction des Caraïbes. Alors je joue le jeu : Vous savez madame, Haïti, c’est un peu comme un monde à part, je ne suis même pas certain que se soit dans les Caraïbes! Elle me le confirme : Haïti est dans les Caraïbes, donc pas de boîtes. Mais… Non. Peut-être que… Non

Et puis elle part sans mot dit, moi qui suis un peu en maudit, et je la vois parler avec un homme. Grisonnant, visage calme, l’homme l’écoute sans la regarder. Il est occupé, c’est évident. J’attends sans vraiment attendre, les hamsters dans ma tête courent à cent mille à l’heure. Qu’est-ce que je fais? Je suis quand même venu chercher les 34 photographies qui seront présentées la semaine prochaine à Port-au-Prince, je ne peux pas partir sans elles! La dame revient, toujours aussi droite, toujours aussi professionnelle.

- Monsieur Boulet-Groulx, vous pouvez toujours sortir ce que vous avez dans les boîtes et distribuer le contenu entre vos autres valises.

- C’est que, madame, ça risque d’être difficile de plier en quatre des cadres de bois et ce, sans abîmer les photos elles-mêmes.

- Je comprends monsieur.

Elle comprend. Elle comprend! Alors elle va m’expliquer le tour de passe-passe qu’elle va jouer devant mes yeux pour réussir à envoyer mes boîtes dans l’autre monde et qu’elles m’arrivent saines et sauves à destination! Non. Elle comprend le français, je crois que c’est ce qu’elle voulait dire. Donc elle comprend sans comprendre, et me dit qu’elle ne peut rien faire. Je la crois. Elle n’est pas méchante cette Maria, professionnelle, c’est tout. Puis elle repart vers cet homme, sans mot dire, moi qui en suis à maudire. Ils arrivent ensemble. Même démarche droite, sobre, professionnelle, je les trouve soudainement beaux, dans leur veston AA. Ils dégagent un charisme de certitude, celui des professionnels et des dentistes.

L’homme se présente, Peter. Et c’est comme dans les mots si savamment écrits de Simon Veil que vous avez pu lire dans l’introduction, je me présente devant cet être humain, cherchant sa part d’humanité, attendant silencieusement qu’il fasse le bien.

- Étiez-vous au courant de l’embargo monsieur Boulet-Groulx?
- Non
- Aviez-vous ces boîtes en arrivant d’Haïti?
- Non

Il est calme, authentique. J’ai tout de suite confiance. Non pas en mes chances, mais en lui, en cet homme qui se présente devant moi et veut m’aider. Il prend son temps, me décrit le risque de me laisser partir avec les boîtes, qu’elles risquent fort d’être prises à Miami, mon transit, et qu’ensuite elles seront pour ainsi dire irrécupérables. Il me dit que l’année dernière l’EMBARGO n’avait commencé qu’en décembre. Il me propose doucement, avec une voix confiante et sûr, de changer mon billet gratuitement pour une autre journée; me laissant ainsi le temps de trouver une solution. Il est occupé et pourtant, il semble présent pour me permettre d’amener cette exposition à bon port.

Sans le savoir, il m’aide moi, L’Arche, la cause. Il aurait pu être distant, mais il a préféré créer un lien avec mes boîtes et moi. Certains diront que c’est normal, moi je dirais que c’est humain. Il s’occupe de moi et me laisse ensuite dans les soins de Maria, qui fait le nécessaire pour m’accommoder et m’expliquer en détail les restrictions. Elle appellera même un peu plus tard dans la journée pour me rassurer; j’aurai droit à trois valises, les gens en seront avertis au comptoir d’AA pour mon vol du lendemain.

Cette histoire, que je vous écris assis bien confortablement dans un siège de cuir en attendant mon vol pour Port-au-Prince, est une façon détournée de vous parler de ces gens qui gravitent autour de L’Arche sans nécessairement être partie intégrante de l’organisation. Que de détours pour vous parler d’une rencontre merveilleuse que j’ai eu la chance de vivre la semaine dernière…

Voyez-vous, mon cher ami J-L jugea bon de m’amener dans le sud du pays, là où l’on fait de l’excellente crème glacée, pour rencontrer le génie derrière ce blogue, et derrière le futur site web de L’Arche Haïti, et derrière tant d’autres choses. Évidemment, Bernard le webmestre aura eu le temps d’effacer mes éloges avant de mettre en ligne ce texte mais peu importe, je tenais à l’applaudir de mes mots. Bernard, merci. Mais attention, l’histoire est loin d’être terminée!

Par ce joli midi de novembre, frais et ensoleillé, je me fais conduire entre routes de terre, monts et vallées, à travers un beau pays grand, vert et majestueux, directement à la maison de Jacques et Hélène. Le premier à nous accueillir sera pourtant Balzac, énorme chien aux poils longs et blancs. Son nom devrait vous mettre sur une piste quant à la rencontre que j’étais sur le point de faire.

De toutes les nourritures, aucune n’est aussi douce et aussi vitale que la nourriture de l’esprit.

Hélène Laberge, de son sourire pur, nous invita à entrer dans la maison. À peine pénétré, j’y retrouve le décor que j’avais imaginé d’un couple d’intellectuels. Des livres partout et pour accompagner mes pas et mes yeux de curieux, un doux arôme de cuisine bien de chez-nous. L’ambiance est déjà en place, les murs nous parlent, mon cœur est au chaud. Puis nous traversons à la cuisine, lieu de prédilection pour nourrir nos appétits de ventre et de matière grise. De façon anodine, comme si nous nous connaissions déjà, je sers la main de Jacques Dufresne. Ses yeux bleus seront ma première rencontre avec cet homme passionné pour la vérité.

Ce sera, l’instant de quelques heures, une merveilleuse discussion intergénérationnelle qui couvrira les sujets les plus variés. D’histoire et de philosophie, Hélène et Jacques seront les plus nourrissants. Jacques est plus volubile, Hélène, sans jamais être effacée, est plus réservée. Soudain, elle passe sa main sur la cuisse de son mari, de son compagnon de vie et j’y découvre, l’instant d’un regard, tout l’amour et tout le respect que ses deux jeunes gens se donnent. Ils sont aussi dotés de mémoires qui ma foi, me semblent génétiquement modifiées. Comment retenir tout ce qu’ils nous partagent? J’ai les pores de tout mon corps ouverts et réceptifs. Jamais, je n’avais cru pouvoir participer à une telle discussion et me sentir à mon aise, même si Socrate et Illich ne sont pas ma tasse de thé (je suis plutôt Thoreau et maman Dion).

Il est bon, il est frais, il est magique, de découvrir des gens si cohérents. Ça peut vous sembler banal, que je parle de cohérence, mais je suis sûr qu’ils seraient heureux d’un tel compliment.

Ces gens : Peter, Maria, Jacques, Hélène, font partis de ceux qui, sans être impliqués directement dans L’Arche, gravitent autour de nous et aident, à leur façon, à faire grandir ce que nous vivons chaque jour. Ils représentent ce bien que nous attendons de l’Autre à tout moment.

Je vous conseille, pour ne pas dire exige, de regarder le lien à la droite de ce blogue qui vous mènera à l’Encyclopédie de l’Agora, créé par Jacques Dufresne ainsi que le site Appartenance-Belonging qui est né d'une collaboration entre lui. L'Arche et PLAN. 

Pour terminer ce long blogue aujourd’hui, j’ai envi de remettre ce texte de Simone Weil…

Il y a depuis la petite enfance jusqu'à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l'expérience des crimes commis, soufferts ou observés, s'attend invinciblement à ce qu'on lui fasse du bien et non du mal. C'est cela avant toute chose qui est sacré en tout être humain.

Et d’y ajouter…

Il est de ces jours tranquilles que l’on voudrait éternels. De ces moments magiques que l’on sait disparus et qui pourtant resterons en nous à jamais. 

Miami, 26 novembre 2009

 

Affiche d'ouverture de l'expo-photo Mwen pa vle re te nan fe nwa enko!  présentée à Port-au-Prince à partir du 2 décembre à la Secrétairerie d'État à l'intégration des Personnes Handicapées

ainsi que le 10 décembre au Parc de la Canne à Sucre, dans le cadre d'une exposition organisée par la Minustah et l'Union européenne pour la journée des Droits de l'homme

2009-11-11 20:14:21

J’ai mille fois trop d’idées pour vous écrire un texte cohérent présentement. Je suis, pour une semaine, en visite dans la communauté de L’Arche de la République Dominicaine. Alors, puisque je ne veux perdre aucunes de ces précieuses secondes qui rendent les visites si savoureuses, je vous laisse fouiner dans mon journal…

J’ai passé l’après-midi à sabler des coquilles de noix de coco et je pensais que si je continuais à sabler pour le reste de la journée, et pour toute la nuit, et pour toute la semaine, j’arriverais à polir mon esprit. Il est remarquable de voir à quel point nous ne profitons pas des petits gestes du quotidien pour polir notre intérieur.

Comme il se doit, je n’ai pas sablé des noix de coco toute la journée, ni toute la nuit, moins encore toute la semaine…  

………………………………..

De l’autre côté de la rue me vient un air de merengue; mes orteils en frétillent de plaisir. De ce côté-ci de la rue, c’est plutôt la voix aigüe de Unilvia  jouant un décibel trop fort qui prend sa place, mon cœur aussi frétille.  D’un côté comme de l’autre de la rue, la vie exige de nous que nous y portions attention. Des signes de vie qui ne demandent rien, en fait, sauf que d’exister. 

………………………………

La fine pluie tombe, gentille comme on dirait chez nous, et dans la maison des Amis de Jésus (le nom du foyer est Jesus amigos), la vie suit son cours. Unilvia rit  trop fort, belle dans sa maladresse, Jésus cherche une main pour le réconforter, Heriberto sort de sa poche et ressert aussitôt, la carte d’affaire d’un taxi. La vie suit son cours et ça me rend heureux.

Vous ai-je parlé de Luisito qui danse seul? 

……………………….... 

Avez-vous accepté Jésus dans votre vie?

Je sais, la réponse n’est pas simple. En fait, non seulement n’est-elle pas simple, elle est aussi devenue tabou dans nos sociétés. Comme si la foi ne pouvait être discutée que de façon abstraite, philosophique…

Jesus, L'Arche Santo Domingo

C’est ici que j’ai découvert Jésus, le charmant jeune homme de 16 ans que vous avez admiré sur la photographie d’en haut. Un être tout de sentiments vêtu. Ces yeux sont des perles, de l’espèce rare qui perce les âmes et nous laisse plus paisible face à la vie. Jésus demande beaucoup d’attention, plus qu’une prière par jour si vous voulez mon avis. Et pour lui, les mots ne sont pas nécessaires puisque tout se passe au niveau du cœur, cet organe vital qui distribue la générosité, l’amour, le pardon. Il s’endort chaque soir avec un sourire d’enfant et nous revient le matin, tout ressuscité de ses rêves. C’est un Jésus qui connaît le rejet de ses pairs, qui regarde droit dans les yeux et dit : « Je t’aime, et je pardonne tes actes, envers moi et tous ceux qui sont comme moi. »

Peut-être est-ce tabou de parler de Jésus parce qu’il le veut ainsi? Son monde à lui, c’est le toucher de l’autre, l’amour et la générosité de ses amis. J’ai entendu un vieux voisin dans la rue hier après-midi, il relatait l’histoire de Jésus et du chauffeur de taxi. Voici comment elle me fût traduite par Fran, un anglais fraîchement arrivé dans la communauté.

C’était un matin de janvier, de ces matins froids où les chauffeurs de taxis sont nerveux au volant et klaxonnent pour le simple plaisir de se réchauffer les doigts. Les rues sont étroites dans le quartier, tout le monde le sait. Mais le chauffeur de taxi lui, qui vit dans une autre zone de la ville, et bien il ne le savait pas. Aussi, quand son véhicule s’est immobilisé devant un cul-de-sac créé par deux voitures mal stationnées, c’est non sans plaisir qu’il réchauffa ses doigts. Mais voilà, il était tôt et Juan Pedro, un voisin de L’Arche avec un tempérament d’homme latin, n’avait pas du tout envie de se faire réveiller par un chauffeur de taxi aux doigts glacés. Il sortit, à peine vêtu, pour engueuler le coupable de tout ce bruit. Leur argumentation, pas toujours très catholique, dura plus de dix minutes, sans que personne n’y trouve son compte. Et voilà que tout le quartier était debout dans la rue à regarder ces deux hommes se hurler par la tête.

La suite relate un miracle et ne doit pas être lue par les gens sans foi. Jésus, ce jeune homme de 16 ans sans paroles, sorti à l’insu des assistants du foyer. De son regard, il écarta les voisins du chemin et arriva enfin devant les deux hommes. Un silence de mort régnait dehors, bien que toutes les radios du quartier crachaient un air de merengue dans chacune des maisons. Jésus, sans un mot dit, ouvrit ses bras pour y accueillir tout d’abord le voisin, Juan Pedro. Silence toujours. Juan Pedro, dont tout le monde attendait une réaction pour réagir à leur tour, ne fît rien. Puis Jésus, jamais découragé par le silence intérieur des hommes, lâcha prise de son voisin et referma cette fois ses bras autour du chauffeur de taxi. Silence, encore. Jésus sourît, puis se retira. C’est à ce moment que le miracle arriva. Un rire sortit du fin fond du paradis, éclata dans la bouche de tout le monde. Un rire naturel, un rire heureux, un rire vrai…

………………………………….

Sandra danse avec Jésus sur une musique imaginaire et dans la grâce de leurs mouvements, le rythme prend forme. Le voyez-vous aussi bien que moi? C’est le Grand Jacques qui serait fier, c’est une valse à trois temps. Celle qui n’accélère que dans les sourires de ses funambules du plaisir.

Sandra est la responsable du foyer Dios con nosotros qui abrite mes ronflements d’homme un peu fatigué. Une jeune femme de 38 ans, qui vit à L’Arche depuis plus de vingt ans, Sandra est selon moi la personnification parfaite d’une assistante qui, à elle seule peut-être, pourrait tenir la communauté sur ses épaules pour lui permettre d’aller plus loin. Ses yeux reflètent une intelligence du cœur et de l’humain impressionnante…

………………………………..

Je termine aujourd’hui avec les noms des merveilleuses personnes qui font de L’Arche Santo-Domingo une famille accueillante pour un haïtien d’adoption comme moi. Merci à vous tous!

Audry, Luis Rafael, Rossina, Emmanuel, Maria Elena, Sandra, Christian, Rafaela, Isabel, Dolly, Noellia, Fran, Anny, Luisito, Heriberto, Unilvia, Jocelyne, Jésus, Jiovanny, Lisa, Flor Maria, Yajaïra… et ceux que j’oublie parce que je n’ai malheureusement jamais été très bon avec les noms!

 

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J'ai jamais rencontré un étranger parler de mon pays avec autant d'amour.  À travers tes textes, je peux déceler une réelle affection pour ces gens que tu aides. J'espère que tu vas enfin déposer tes vieilles chaussures de voyage et rester parmi nous pour toujours. On a besoin de toi ICI.

Gaby Saget, Journaliste à Radio Métropole et lauréate du Prix RFI - Reporters sans frontières – OIF -prix francophone de la liberté de la presse 2009  ainsi que du prix Alexis Joseph décerné par SOS-Journaliste en Haïti

Jonathan Boulet-Groulx , c'est un autodidacte de l'humanitaire, un reporter du bonheur, un nomade de la photo, un écrivain de l'humain, un artiste de la fragilité humaine. Son blogue Mwen pa fou, consacré à la déficience intellectuelle en Haïti, est devenu un lieu de référence pour suivre de l'intérieur la vie haïtienne, après le 12 janvier et, en particulier, la place des personnes touchées par la déficience intellectuelle dans la reconstruction d'Haïti .

Jean-Louis Munn, Directeur des communications, L'Arche Canada


Jonathan vit depuis mai 2009 dans la petite communauté de L'Arche de Chantal dans les Cayes.


 

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