2009-10-29 18:22:06
L’histoire du handicap en Haïti, c’est aussi et surtout, l’histoire de la pauvreté. Comment arriverions-nous à expliquer un phénomène qui dépasse notre compréhension et ce que nous avons reçu comme éducation? Nous n’y arriverions probablement pas. Aussi, comme la société haïtienne, inventerions-nous des raisons basées sur nos mœurs et coutumes.
Adeline Aladin est une jeune femme de 24 ans. Elle a deux enfants, trois sœurs, une mère forte, et depuis près d’un an, un handicap. Ce n’est pas simple de dire un handicap, puisqu’elle fût prise d’une forte fièvre peu après son accouchement et c’est à ce moment que son état s’est aggravé. Incapable de marcher, de parler, de boire ou de manger, elle resta à l’hôpital durant quatre mois et effaça le peu d’économies que sa pauvre famille détenait. Je le mentionne parce que c’est aussi une cause d’exclusion, la pauvreté; même dans l’un des pays les plus pauvres de la planète, la pauvreté est vue comme étant une erreur, une faute à porter et dont il faut se défaire.
Deux heures vingt-sept minutes de la nuit, ou du matin, je ne sais plus. Des cris nous ont éveillés, moi et les huit occupants de la maison deux pièces. La neuvième occupante de cette maison au toit de chaume, c’est Adeline et les cris, c’est elle qui les pousse. Sa voix rebondit sur les murs de pierre et de ciment, pour nous revenir plus forte, plus désespérée. Ça durera une heure et je me dis qu’il y a de ces heures où chaque seconde compte plus qu’on ne l’aurait imaginé. Les suggestions fusent de toutes parts : la coucher dehors, la frapper à coups de bâtons, lui arroser le visage avec de l’eau… mais sa mère qui la tient bien collée à son corps, appuyée contre son cœur, reste impassible. Ce sera la patience, la fatigue et l’amour qui l’aideront ce soir. Adeline, bercée dans les bras de sa mère Yfany, se rendort finalement sur un air créole offert à Jésus, fredonné par sa mère fraîchement convertie au protestantisme.
Oui, bien sûr, lorsque vous demandez si Adeline prend des médicaments, sa mère vous répondra par la positive, mais pas aujourd’hui. Yfany a oublié d’acheter les médicaments pour sa fille au marché du village. Comme quoi, même pour la mère prévoyante et aimante qu’elle est, les médicaments ne sont pas une priorité. Qu’est-ce qui peut bien l’être, dans un monde où vos voisins vous évitent depuis que votre fille est « malade »? Faut-il s’en débarrasser en la laissant devant la porte d’un asile? Ou fait-il la faire taire à coups de bâtons? On voudrait bien essayer le ougan (prêtre vaudou) du village voisin, mais ça coûte trop cher. Alors on priorise les autres membres de la famille, tout en gardant un œil sur Adeline. Depuis peu, Yfany s’est convertie au protestantisme. Pour sauver sa fille nous dira-t-elle plus tard, quand tout le monde se sera rendormi:
Quand j’étais à l’hôpital avec Adeline, personne ne prêtaient attention à nous, à moi ou ma fille. On nous laissait des journées entières sans venir nous voir, sans nous expliquer ce qui se passait. On faisait des tests à ma fille, des tests je ne sais trop pourquoi, et on ne revenait jamais avec des résultats. Tout ce qu’on m’apportait, de temps à autre, c’était une facture de produits à acheter à la pharmacie pour qu’ils continuent leurs tests… Gants, aiguille, pansements… et puis d’autres choses dont je n’avais jamais entendu parler.
Un jour, un groupe de femmes est venu à l’hôpital pour réconforter les gens. Ils ont passé beaucoup de temps avec Adeline et moi. Elles m’ont expliquée qu’Adeline avait peut-être péchée, elle ou quelqu’un d’autre de la famille et que Dieu voulait nous punir. Mais elles ont dit aussi que je pouvais, avec Adeline, faire pardonner nos péchés familiaux. Je vais encore à l’église plusieurs fois par semaine, Adeline n’a pas encore la force d’y aller mais ça ne saurait tarder. Je prie le seigneur chaque jour pour qu’il guérisse ma fille.
Comment guérir ce qui n’est pas une maladie? Comment espérer donner de l’espoir sans parler de Dieu, ou de miséricorde? Ici, il fait chaud tout le temps. Et les histoires s’entremêlent pour finir par brouiller les cartes. Même Christophe Colomb, l’explorateur qui trouva l’île d’Hispaniola (Haïti et République Dominicaine) en 1492, s’y perdrait. On parle de Dieu et de vaudou, de péchés et de mauvais sorts, comme si tout était relié. En fait, puisqu’on ne comprend pas, on imagine. C’est moins cher qu’une visite chez un spécialiste et ça anime les conversations.
J’ai parlé de pauvreté au début, je n’ai pas tout dit. La famille d’Adeline vit encore dans une maison traditionnelle : toit de chaume, murs de pierre et de ciment peints en rose, bout de bois et fissures étant de mises. Les repas sont simples, du riz, des pois, des bananes bouillies… Quand on en trouve. Parce que l’argent fait défaut, ici plus qu’ailleurs. Les enfants ne vont pas à l’école, mais ça ce n’est pas une exception. Ce qui transforme la vie de misère en une vie de malheur, c’est cette Adeline; cette jeune femme belle, souriante, travaillante qui est devenue le fardeau d’une famille isolée. Les murmures se font échos, racontant à la lueur d’une lampe à l’huile, ce que la victime aurait fait pour mériter son sort. Les têtes se tournent sur le chemin, quand on voit cette femme et sa fille marcher vers l’atelier de travail de L’Arche. Va-t-elle contaminer les autres? Aura-t-elle une autre crise de panique en plein jour? Les curieux l’espèrent, les pieux le craignent.
Dans cette histoire, il y a l’avant et l’après et assurément, c’est le plus dur à avaler. Il y a la femme jeune et belle, courtisée, mère, voisine, cousine, sœur. Une Adeline qui elle-même se moquait probablement des gens différents, des handicapés et des gens laids. Puis il y a cette femme qui boite, qui ne parle plus normalement, qui pleure sans raisons et qui hurle en pleine nuit sa propre détresse. Devenue étrangère dans sa famille, ses propres enfants ne la reconnaissent plus. Le plus vieux, Steven, âgé d’à peine cinq ans, s’élève seul, souvent dans la nudité et le chaos. La plus petite, née en janvier dernier, à la chance d’être prise en charge par l’une des sœurs d’Adeline, la deuxième de la famille, qui est aveugle. Parce que je ne vous ai pas dis ça tout à l’heure. Ils sont doublement malchanceux dans la famille, ils doivent fournir à deux personnes handicapées. En Haïti, comme dans toute société faisant face à une pauvreté absurde, les enfants servent à aider la famille; ils sont l’investissement des parents sans le sous. Alors quand on se retrouve avec la moitié de notre investissement qui ne sera jamais rentable, ben on panique et on parle de crash… Sauf que l’humain n’est pas un nombre spéculatif mais un être qui doit parfois se débattre pour survivre.
Dimanche matin, sept heure et quart. Yfany et la plus vieille sœur d’Adeline sont à l’église. Le soleil, qui quelques minutes auparavant n’était qu’une lueur rosée dans le ciel de Chantal, amorce sa montée fulgurante entre les feuilles de bananiers. Déjà, on sent l’odeur du charbon qui fume. Tout le monde est un peu fatigué de la nuit et pourtant, il n’y a que Fara, la jeune sœur d’Adeline, qui soit encore au lit. Esquivant un sourire elle nous dit, les yeux à moitié clos devant l’éternel recommencement :
Ma sœur est comme ça, et il faut qu’on trouve à manger quand même. Oui, c’est sûr que la vie est plus dure depuis quelques mois. Le regard des gens n’est pas facile, je suis souvent en colère contre ses gens qu’on croyait nos amis. Pourtant, le soleil se lève et on est en vie, alors on se résigne et on se débrouille. On se résigne et on continue. On se résigne… et on prie.
2009-10-23 22:42:06
La route en ville, c’est un peu comme ceci : moi qui conduis, un ami haïtien qui m’indique le chemin…
- Va là.
- Où? à droite?
- Non, là.
- Oh! À gauche?
- Non non, là!
- Oh! Pardon… tout droit.
- Oui, droite.
- Hein? À droite?
- Oui, droite.
- Ben alors, je tourne à droite!
- Non! Non! Droite.
- Oh! Droite, non pas à droite… Alors tout droit.
- Oui, droite…
Et on s’y habitue vous savez. C’est même plutôt enrichissant, toute cette conduite dans les rues de Port-au-Prince. Un petit jet d’adrénaline dans les veines et hop, on tourne, on évite un trou, on freine sec, on évite un piéton, on repart, on dépasse une motocyclette, on ralenti, les rues sont étroites, les femmes en sueur qui vendent de tout et de rien regardent la voiture passer, on inspire dans le diesel brûlé des Toyota et des Ford, des Land Rover et des Mitsuquelque chose…
Lumière rouge, un policier vous dit de passer, on engage la voiture, une motocyclette nous coupe à gauche, mais… on tourne à gauche! Alors on fait crier les pneus, on klaxonne… rien. Pas de klaxon, couillon le klaxon. Alors on y va, on tourne, on contourne un trou, on fait attention aux étalages de produits de toilette, ceux juste à côtés des pièces de voiture et de l’huile récupérée. On achète un petit sachet d’eau purifiée par osmose inversée à un vendeur qui porte tout son fardeau sur sa tête. On salue le vieil homme qui traverse en souriant, on repart, on freine, on laisse le plus gros passer; l’autobus et ses deux milles occupants. Ici, c’est le plus gros qui passe; point final.
Le trafic, ce que l’on appelle ici blocus, est à chaque jour un enfer de chaleur et de poussière : accablant, épuisant, drainant, bref les blocus sont l’une des plus belles inventions d’Haïti. Ce n’est rien comme l’heure de pointe montréalaise! Oh que non!!! Ici, la vie nous rappelle son existence et nous empêche de penser à quoi que se soit d’autre que la route. Les cahots, les détours, les voitures en panne, les vendeurs de rue, les enfants qui mandient, les handicapés qui quêtent, les pistaches sucrées, les jus sucrés, les crasseux et les trop propres… Les tap-tap (camions taxis) avec leur nom dérisoire, les camions d’eau et leurs haut-parleurs qui nous crachent le refrain du Titanic, les vélos qui contournent les voitures, les voitures qui contournent les vélos, les piétons qui traversent plus lentement qu’escargots au soleil.
La route, et ce que ses citoyens en ont fait, est une œuvre d’art d’impossibles labyrinthes. Pourtant, malgré tout le plaisir qu’elle procure à ses quelques chauffeurs en manque d’adrénaline et de sensations nouvelles, je la voudrais transformée pour tous ces habitants pied-par-terre, assis à l’ombre de rien du tout, au soleil cuisant à longueur de journée. Ces mêmes gens qui espèrent faire quelques gourdes en vendant des bananes-figues et des avocats. Ces mêmes paysans-devenus-citadins dans une ville qui n’en veut pas, dans une ville qui n’en peut plus de ne plus pouvoir. (La ville de Port-au-Prince aurait été construite et prévue pour une population d’environ 300 000 habitants… elle en serait à plus de 2.5 millions d’habitants aujourd’hui.)
Puis en attendant ce changement, je repars parce que la lumière est verte…
- Na’p toune a goch
- D’accord, je tourne à gauche
- Non non non! A goch!
- Mais, c’est ce que je fais!
- A goch la.
- Ah! À droite.
- Wi, la.
- O.k… mais ça, c’est ta gauche, pas la mienne…
2009-10-08 14:20:41
On ne choisit pas notre famille. Et pourtant…
On dit souvent à L’Arche que nous sommes une grande famille. Cette idée peut être interprétée de nombreuses façons mais mon expérience d’hier ne peut que confirmer l’expression si méticuleusement choisie.
Léonette est responsable du foyer de L’Arche Chantal. Une femme réservée, silencieuse, souriante et qui fait tout avec amour. Pour moi, et vous maintenant, elle est Léo, notre sœur. En créole, c’est sè’m. Ma sœur.
Jean Chéry est ébéniste à l’atelier de Chantal depuis plusieurs années. Un homme effacé, doux, calme, souriant. Pour moi, et vous maintenant, il est Boss Jean. Un boss, c’est un homme de métier. Son métier à lui, appris sur le tas comme on dit, c’est l’ébénisterie. En créole, ce serait Boss mwen; mon boss.
Hier après après-midi, dans la cours tranquille d’une maison située au milieu de nulle part, deux familles priaient ensemble. Prenant pour témoin les cocoyers et les poules, le soleil chaud et un blanc, la voix chantante des mères nous donnaient l’envie de trouver réconfort dans les bras de cette jeune femme; de trouver courage dans les bras de cet homme bon.
Léonette va se marier. Jean aussi. Alors ils ont décidé de le faire ensemble, puisque c’est plus pratique. Non, sans farces, les deux amoureux uniront leur vie à jamais le 24 décembre prochain. Juste avant la messe de minuit, je m’en suis assuré. Moi, le frère de Léo, l’ami de Boss Jean, j’étais invité à leurs fiançailles. J’ai même eu le droit de dire un mot, moi qui adore tellement les discours…
Dans la tradition haïtienne, le futur époux n’est pas présent lors des fiançailles. Donc, à la santé de Boss Jean, on s’est régalé d’excellent griot, de bananes pesées, d’acras, de salade de carottes. Une chance que Boss n’était pas là finalement, j’en aurais mangé moins. Avant de manger, tous ceux présents se sont exprimés sur l’union à venir. La mère de Léo est une vraie grand-mère, du genre qu’on veut prendre en photo aussitôt qu’elle nous sourit. Son discours était empreint d’amour et de fierté, une mère heureuse et comblée, ça se voyait à ses yeux brillants. La mère de Jean, plus sérieuse et réservée, est celle qui nous à fait le plus rire… « Si w pa marie’l, w pa bezwen vini la kay mwen enkò! » Euphorie totale dans l’assistance assise à l’ombre d’un toit de tôle. Traduction de ces mots qu’elle a dit à son fils: « Si tu ne la maries pas, pas la peine de revenir à la maison »…
Voilà, tout était dit. Ces deux familles-là se côtoient depuis des générations et hier, les liens se sont soudés grâce à l’amour et au respect. Le blanc invité, fier comme un pan d’avoir assisté à un événement si silencieusement parfait, est reparti avec la conviction qu’une famille, c’est aussi celle que l’on choisi.



2009-10-01 06:31:23
Je m’appelle Jonathan.
Et voici mon blogue. Lorsque l’on m’a demandé, en février dernier, de déménager en Haïti pour deux ans, qu’il y avait un projet auquel je pourrais mettre du mien, j’avoue avoir hésité un moment. Dû moins, c’est si vous considérez 27 secondes comme un moment raisonnable. J’adore Haïti, c’est ma deuxième terre natale, comme un refuge de la vie nord-américaine et il se trouve que depuis cinq ans, je côtoie L’Arche. Et si Haïti est ma deuxième patrie, L’Arche est sans l’ombre d’un doute ma deuxième famille. J’y grandis humainement et spirituellement, guidé par les personnes touchées par la déficience intellectuelle.
Le projet ? Il est bien défini et d’une motivation qui se renouvelle quotidiennement. L’Union Européenne appuie L’Arche Haïti dans le développement de l’atelier de travail de la communauté de L’Arche de Chantal. Chantal, en plus d’être le nom de ma cousine, c’est le nom du village dans lequel la 2e communauté de L’Arche en Haïti a vu le jour il y a plus de 25 ans.
L’atelier de travail se divise jusqu’à présent en deux parties : un atelier d’ébénisterie, auquel nous venons d’ajouter des outils mécaniques professionnels et un atelier de Manba, de beurre d’arachide. En tout, ce sont 16 personnes accueillies qui travaillent dans les deux ateliers de L’Arche. L’objectif principal du projet est la revalorisation du travail chez les personnes touchées par la déficience intellectuelle.
On m’a nommé chef de projet, je ne suis pas d’accord mais sur papier, il paraît que c’est important. Je ne suis pas d’accord parce que dans un projet comme celui-ci et surtout dans une organisation comme L’Arche, il ne peut y avoir de chef. Il n’y a que des gens qui collaborent pour faire grandir les idées, qui elles-mêmes se transforment en actions concrètes.
Alors me voici dans ce pays chaud, que j’ai visité à plusieurs reprises dans le passé, y parlant la langue (se débrouillant devrait plutôt être le mot juste), habitué à la nourriture, à la chaleur, au manque de sommeil… Que voulez-vous, je n’arrive tout simplement pas à me réveiller à quatre heures comme mes voisins agriculteurs!
Si je ne suis pas régulier dans ce blogue, ne m’en tenez pas responsable. Ce sera probablement de la faute à l’électricité qui ne se sera pas présentée, ou à Internet qui n’aura pas voulu me visiter dans mon village éloigné. Ou peut-être n’aurai-je pas eu le temps, tout simplement. La chaleur me force à prendre beaucoup de repos dans mon hamac, installé entre deux nuages.
De la part de L’Arche Haïti, de moi-même et de toutes ces belles personnes accueillies qui m’accompagnent à chaque jour, je vous dis à très bientôt!