Thomas n'est plus là. Il n'aura été, après tout, qu'une fausse alerte. Un ouragan devenu tempête, devenu pluie forte. Des inondations, certes. Quelques morts, évidemment. Mais la catastrophe attendue? Non.
Pas encore du moins. Malgré les tentes arrachées, les toits de tôle envolés, les branches cassées, les bananiers déracinés, les rues inondées, les champs et leurs récoltes perdus, Haïti s'en tire pas trop mal.
Il ne nous reste plus que le choléra en cette fin d'année, pour nous sentir vraiment malchanceux. Avant, c'était de la faute de dame nature et de notre pauvreté. Après tout, comment expliquer tant de morts et de blessés suite à un tremblement de terre? Une catastrophe, une surpopulation, et vlan! le tour est joué. Bon, après, il y avait la saison des ouragans, à traverser avec un chapelet à la main. Thomas nous faisait peur, il n'aura été qu'un frisson dans le dos. Mais le choléra...! Ah non, vraiment, ce tiers d'île joue de malchance en 2010. En plus, nous sommes fanatiques de football et du Brésil, et nous avons perdus devant les hollandais! Pas même en demi-finale!
Cette année, rien ne va ici.
Je parlais à R., le chauffeur de M-P qui travaille pour les Nations Unies, et il me disait que dans la rue, plusieurs personnes n'y croient même pas à cette histoire de choléra. Ce serait, selon certains, une simple invention politique pour recueillir plus de voix. Une fabulation de grands esprits pour nous faire oublier que rien ne bouge, ici. Quand R. m'a dit ça, j'ai sursauté un peu. Mais seulement un petit peu, car après, j'ai réalisé que c'est ainsi dans mon Haïti. On ne croit pas à ce que l'on ne voit pas. Handicap? Non, il n'y en a pas ici. Sauf, bien sûr, si on voit quelqu'un avec une jambe manquante, ou un bras absent.
Tiens, c'est comme Thomas. L'autre, le saint. Il faut voir pour y croire.
Selon une grande organisation de la santé, mondiale qui plus est, le nombre de victimes pourrait se compter par milliers très bientôt. Dizaine de milliers. En fait, à n'importe quel moment, l'épidémie peut se déclarer dans tout le pays. Personnellement, je croyais cette chose cholérique qu'est le choléra bien loin de chez nous, dans le sud. Malheureusement, j'ai parlé avec quelques Sœurs de la Charité aujourd'hui, aux Cayes (plus grande ville du sud du pays), et elles ont déjà traitées plusieurs victimes, dont quatre membres d'une même famille. Bon, je ne suis pas obligé d'y croire, puisque je ne les ai pas vus de mes yeux, mais j'aime beaucoup ces Sœurs, alors j'ai décidé de leur faire confiance.
On dit que le choléra tue en quelques heures. Combien en faut-il pour y croire, vous pensez?
Il ne faut pas crier au loup avant qu'il ne soit devant nous, certes, mais nous ne sommes pas non plus obligés de marcher en forêt la nuit, avec des steaks d'agneau sur les épaules.
Prudence, prudence, prudence. Il faut, dans ces cas de catastrophe, se prémunir de prévoyance. Je me souviens avoir visité la ville des Gonaïves, en 2008, après le passage de trois ouragans et d'une tempête tropicale. Malgré les dégâts, la destruction (la ville me semblait avoir été frappée par la guerre), il y avait eu relativement peu de morts. J'avais demandé pourquoi. Parce que je suis curieux.
On m'avait dit que les gens, aussitôt que la pluie avait débuté, se relayaient à tour de rôle, pour surveiller l'eau montante. Une fois le niveau d'eau trop élevé, les gens avaient fui dans les montagnes, en pleine nuit.
Ils avaient fui en montagne, pendant la nuit. C'est si dramatique comme façon de survivre. Pourquoi est-ce que, ici plus qu'ailleurs, on accueille les catastrophes avec la même ferveur qu'une élection fédérale canadienne? Les gens s'en font, y pensent, mais vraiment parce qu'il le faut. Habitude, j'imagine.
Quelqu'un m'a dit que les chiffres annoncés par le gouvernement, le nombre de victimes du choléra, allaient bientôt être revus à la hausse. Rien de rassurant pour toutes ces personnes vivant loin de centres de santé! Certains villages sont à plus de cinq heures de toute aide médicale!!!
En fait, ce que ces catastrophes laissent entrevoir, c'est le défaut du système. Le système, avec à sa base les citoyens de ce joli pays chaud, devra donc être rebâti. C'est alors que l'on se met à penser aux plus vulnérables. Aux gens trop âgés qui meurent dans leur tente, faute d'accompagnement. Aux enfants des rues, qui n'ont nulle part où aller lorsqu'ils sont malades. Aux handicapés, qui vivent dans un pays qui ne fournit aucune aide financière pour les aider à survivre et développer leur don, leur talent. À tous ces résidents des régions, souffrant d'un manque chronique de routes adéquates et d'investissement dans les services publics. Un système qui nous prouve à tous, combien la fragilité humaine dérange encore. Que la fragilité de notre environnement aussi, nous dérange. À chaque nouvelle inondation, j'ai une petite pensée pour ces millions d'arbres que l'on coupe chaque année. Pour combien de milliers d'arbres replantés? Si on en plante encore d'ailleurs! En Haïti, ce qui ne nous sert pas aujourd'hui et maintenant ne fait pas partie de nos préoccupations. Un enfant, un vieillard, un handicapé, un arbre à replanter... Nous sommes au dernier acte d'une mauvaise pièce de théâtre me disait il y a quelques années un ami vivant à Jérémie, ville des poètes. Il n'avait pas exactement raison, mais pas tout à fait tort non plus.
Entre choléra et Thomas, il nous reste le courage des haïtiens et des plus faibles de la population.
La réalité des gens touchés par la déficience intellectuelle, est beaucoup plus grande que les gens touchés par la déficience intellectuelle. Elle est visible, palpable, vécue par des centaines d'autres individus qui n'ont pas de handicap.
On m'a dit qu'aujourd'hui, des gens jetaient des pierres sur des véhicules transportant des morts. Victimes du choléra, bien évidemment. On jetait des pierres aux morts...
Il faut comprendre qu'en Haïti, plus de onze mois après le tremblement de terre, les gens accumulent les mauvaises nouvelles et les catastrophes. Inondations, élections, choléra, tremblement de terre, ne sont en vérité que quelques-unes des malédictions frappant le pays en 2010. La hausse du prix des denrées de base (riz, huile, pois, etc.), du pétrole (et donc du transport dans plusieurs cas), l'absence d'un plan clair et précis de la part du gouvernement pour sortir du bourbier, pour avancer vers une reconstruction qui se fait attendre, la rentrée des classes ratée pour des milliers de jeunes port-au-princiens; tant de choses qui s'accumulent et ajoutent à l'aigreur de l'air, à la rancœur du peuple.
M-P me demandait au téléphone tout à l'heure si je croyais que le pays allait exploser. Franchement, je n'ai qu'une inquiétude: le moment non pas d'explosion, mais d'implosion. Cette individualisation de la société, cette façon que l'année 2010 aura eu d'accentuer le fossé, entre un citoyen et son voisin. Les gens se referment, pour la plupart, sur le peu qu'ils ont. Pour survivre, pour avancer, pour partir si possible. S'il y a une chose qui me fasse peur, c'est la perte du sentiment citoyen qu'une société peut engendrer. Que les gens cessent de se considérer des citoyens de Port-au-Prince, de Léogane, d'Haïti, pour ne plus penser qu'à eux. C'est alors que les implosions, qui paraissent de l'extérieur comme des explosions, surviennent.
Puis les médias s'en empareront, pour encore une fois caractériser le pays. De ce qu'ils voudront bien, d'ailleurs.
Et aujourd'hui, les gens jetaient des pierres aux morts. Parce que, peut-être, ça fait moins mal qu'aux vivants.

Envoyer à un(e) ami(e)

