Galeries-photos

2010-07-08 09:00:25

« J’ai si souvent l’impression que les plus grandes réponses se trouvent dans les plus petits Êtres… et que ces petits Êtres se révèlent être les plus grands. »

Père: Bertonie Fleurino
Mère: Rosemène Omélus
2e fille : Maudelaine Fleurino
1er garçon : Sénel Fleurino
2e garçon : Mikelson Fleurino
3e fille : Roselaine Fleurino
Nièce : Ocelaine Souverain
Neveu : Peterson Cola

Première fille: Ocelaine Souverain (mariée, habite avec son mari et ses filles à Camperin)

Famille Fleurino

La première fois que j’ai vu Sénel, il était tout en sueur, marchant dans les rues remplies de piétons et de motos de la ville des Cayes.

- Blan, ba’m di dolà pou’m ka ale lòpital
- Frè’m, mwen pa kònn bay ti-moun yo.


Puis nous avions parlé. Il m’avait encore demandé de l’argent à quelques reprises, ce que je lui avais refusé, prétextant avec véracité que je ne donne jamais aux enfants. Sa déficience intellectuelle, quoique légère, me saluait comme d’une différence étrange. Quel âge a-t-il, que fait-il dans la vie, où vit-il? C’était mes plus grandes interrogations quant à ce personnage tout en couleur.

Il avait prit mon bras, le sien couvert de gales et de plaies; il parlait vite, suait à grosses gouttes. Il avait besoin d’argent pour aller à l’hôpital, il avait besoin d’argent pour acheter de la nourriture, il avait besoin d’argent pour des souliers. Il avait, en fait, besoin d’argent. La scène me paraît aujourd’hui si insignifiante, si petite, si, si, si brève! Mais ce mardi matin mouillé là, ma vie s’ouvrait à nouveau à la réalité de la déficience intellectuelle dans mon pays d’adoption.

J’ai revu Sénel à plusieurs reprises dans les rues achalandées de la ville des Cayes, toujours là, à demander de l’argent. Finalement, je lui ai demandé de me mener chez lui, pour rencontrer sa mère. C’est ainsi que mon amitié avec Sénel et sa famille a débuté.

Le weekend dernier, j’ai opté pour le reportage et me suis installé chez la famille de Sénel, dans leur maison, pour deux jours et demi. Mon but tout simple était de découvrir comment ils vivent huit dans une petite maison, alors que les deux parents ne travaillent pas, et évidemment de comprendre comment on vivait, dans cette famille, avec un enfant touché par un handicap intellectuel. J’espère, comme à l’habitude, que les fotografies seront le reflet de leur réalité.

« La valeur de chaque être humain est plus grande que la somme d’une société. »

Ils sont pauvres, Sénel et sa famille.

Bah, histoire banale, que vous me direz, pour un pays comme Ayiti.
Et vous auriez tort de vous y méprendre. La pauvreté n’est pas collective, elle est individuelle et devient ensuite collective. Ce qui fait que le changement, lorsqu’il se porte au niveau de notre regard, change aussi les collectivités. On n’y voit plus trop grand, plus grand que nous-mêmes; on y voit des individus isolés, qui essaient tant bien que mal de s’en sortir, et la compassion qui nous faisait défaut auparavant pour la société, nous apparaît comme nécessaire pour l’être humain devant nous. Voir petit, c’est aussi voir grand.

Parce que l’histoire de la condition des personnes vivant avec une forme d’handicap est aussi, et peut-être plus encore à notre époque, une histoire d’argent. Ou plutôt, une histoire de banalisation de l’individu, face à l’ensemble d’une société. Et on banalise leur situation en voulant l’expliquer d’un coup de malchance de la génétique, ou d’un coup de tristesse de la pauvreté.

Sénel n’est jamais allé à l’école, n’en ayant pas les capacités. Du moins pas dans une école dite normale. Et le manque d’écoles spécialisées dans la région (voir même dans le pays…) oblige des enfants comme Sénel à rester à la maison, ou à trouver des moyens d’aider leur famille comme ils le peuvent.

Il a 18 ans, mon ami. En parait 14, les jours de pluie. 13 les jours de grand soleil qui lui plisse les yeux. L’argent, c’est le mot qui l’accompagne constamment. Alors, soit un ami maçon lui donne un peu de travail, comme de recueillir de l’eau pour le ciment ou de transporter le mortier sur le chantier, soit il se promène, à la recherche de quelques sous, dans les rues de la ville. De la ville qui est un peu la sienne, connaissant mieux les ruelles et les bidonvilles que quiconque et y zigzaguant de bonheur et de vie. Après tout, qui voudrait se promener dans tous les racoins de la ville sans en avoir l’obligation? Un petit Être, doté d’une sensibilité et d’une curiosité. Oui, Sénel connait mieux la ville que les autres, peut-être même que le maire… qui sait?

Je disais que l’argent guidait sa vie. C’est que l’on recherche toujours de ce qui nous manque le plus. L’Amour, le pouvoir, la richesse, la sagesse… Les parents de Sénel, ses frères, ses sœurs, tous sont conscients de leur propre pauvreté. Ou comme le dirait le père, Bertonie, de leur place dans la vie. Ils en parlent sans gêne, sans fierté ni honte. C’est un lot supportable, puisqu’il nous reste encore de l’énergie, le soir, pour chasser à grands coups de balai les coquerelles du plancher. Ici, c’est pire qu’ailleurs. Alors on rêve d’ailleurs pour oublier l’ici. Quand on ferme les portes de la maison quatre pièces, soleil couché oblige, les voix s’élèvent à la lueur d’une chandelle blanche. On parle de famille, de loterie, de football, d’argent. Surtout d’argent. Ce que l’on voudrait acheter, ce que l’on a acheté, ce que l’on ne peut acheter, ce que l’on achètera un jour.

La mère, Rosemène, m’a dit en se réveillant le samedi matin qu’ils n’avaient presque plus de dettes. Consolation plutôt maigre, que ce « presque », considérant que les deux parents vieillissant sont sans emploi. Lui, depuis plus de 24 ans, promène sa brouette gigantesque, faite de bois et de deux pneus de voiture, entre les trottoirs de la ville. Victime d’un accident il y a quelques années, un chauffard l’a frappé de derrière et l’a propulsé dans un ravin à l’extérieur de la ville, alors qu’il transportait une barrière de fer forgé pour un notable vivant en dehors, justement, de cette ville. Conséquences : fracture du bras gauche, dislocation de l’épaule gauche, écrasement d’un disque intervertébral, déplacement de quelques vertèbres. Bref, pour un homme sans éducation qui a bâtit sa vie à la sueur de son front et de ses muscles, un arrêt de travail obligatoire. La brouette de bois sied encore devant la maison, esseulée, comme d’un corps mort qui se dessèche à chaque jour.

Rosemène, parfois, quand l’argent est généreux de sa présence, démarre un petit commerce de vente de charbon. Mais ce n’est jamais assez pour arriver à le soutenir de façon continue. Elle aussi sans éducation, elle a décidé à l’automne dernier de prendre des cours pour adulte. C’est offert un peu partout, dans les grandes villes du pays; et c’est gratuit!

Elle a finalement débuté ses cours en avril 2010. Ses yeux malades, qui ont besoin de lunettes qui coûtent 2000 gourdes (environ 55$ canadien), pétillent lorsqu’elle parle de ses progrès. Elle est belle, quinquagénaire, sourire aux lèvres, fortes de sa présence, forte de son absence.

- Poukisa ou deside ale lekol?
- Mwen ta renmen kapab sinyen!


Elle voudrait pouvoir signer son nom. Fierté d’individu, dans une collectivité.

Un soir, Sénel, son jeune frère Mikelson et leur cousin Peterson m’ont amené à la plage du quartier. La déficience intellectuelle de Sénel lui permet, libre de son regard sur lui-même, de se déhancher lorsqu’il passe devant la disco. Sa déficience de l’intelligence, son ouverture du cœur (un mélange explosif d’amour et de curiosité, de différence et d’indifférence), le pousse à saluer le plus de gens possible, même s’il fait rire de lui le plus souvent. Mikelson, lui, n’est pas touché par la déficience intellectuelle. Il est plutôt touché par l’adolescence, forme d’évolution qui porte le regard beaucoup sur soi-même (certains individus ne sortent jamais de cette phase évolutive là), et porte l’intelligence à réfléchir sur la meilleure façon de bien paraître en société.

Individu contre société.

La petite différence d’âge, 18 ans contre 16 ans, des deux frères est très responsable de l’agissement de l’un face à l’autre. En entrevue, seuls sur la plage, soleil couchant et odeur de déchets comme décor, Mikelson me dira que ce qui le fâche le plus chez son frère, c’est son incapacité à remarquer que les gens rient de lui. Entre les lignes, entre les accents du créole, je décèle évidemment un amour pour le frère « pas normal », mais surtout, je ressens bien toute la violence du regard des autres, sur la personnalité de Mikelson. Il veut leur plaire, mais les trouve superficiels. Il reconnaît aussi que son frère exagère, lorsqu’il lance des roches à ceux qui le taquinent dans la rue. Et jeune frère oblige, (je le sais, j’en suis un!), il ne se gène pas, à la maison, pour taquiner lui-même son frère au tempérament si primaire. Sénel, dira sa sœur Maudelaine, il se fâche plus vite que son ombre! Mais il ne reste jamais fâcher. Surtout si on lui offre de la nourriture pour se faire pardonner!


Je me passe une main sur le front, il est à peine sept heures trente du soir et pourtant, nous nous préparons à aller au lit. Ma main revient devant ma lampe frontale couverte d’eau salée. Il fait tellement chaud dans ces petites maisons de ciment et de tôle. En fait, après à peine une heure passée en position couché-sur-le-dos-parce-que-chaque-mouvement-me-donne-chaud, je sens la sueur pisser de mes pores. Salé-sucré. La saison des pluies, c’est aussi la saison de la chaleur collante et des réveils tôt. Le lendemain, je profiterai d’une douche d’eau froide, derrière la toilette sèche (certains diront bécosse).

Moi et Sénel irons, le dimanche matin, à son église de Dieu. Là où il me présentera, me semble-t-il, la ville au grand complet! Les chants s’harmonisent tendrement avec les yeux à demi-clos de mon ami. Dieu, pour un moment, prend la place de l’argent.

Après la célébration, Sénel me fera attendre plusieurs minutes. Le pasteur lui donne toujours quelques sous de la dîme…

………………………………………………….

Mon weekend fût beaucoup plus détaillé. J’oublie, semble-t-il, le plus important. Mais pour aujourd’hui, c’est l’essentiel. Vous avez maintenant le décor, pour voir en image la vie de Sénel et sa famille.

2010-06-22 09:26:14

En fait, il est le premier handicapé à venir me voir pour un emploi, et non pas pour de l’argent.

C’est E, l’italien à l’accent magique qui répondait à une question bien simple. Pourquoi avoir engagé Jean Gérald? À question simple, réponse simple. Et E, de son accent toujours aussi italien, d’ajouter : Ici, il n’est pas handicapé, il est comme tous les autres, un employé.

Réflexion faite, c’est ça la vie pour un handicapé voulant travailler au pays du chômage levant et du soleil couchant : On essuie refus sur refus, sous prétexte que l’on est incapable de travailler, jusqu’à ce que l’on trouve, et que l’on ne nous parle plus d’handicap du tout!

Bruno, qu’est-ce qui te surprend le plus chez Jean Gérald?

Hihi... Bruno a le plus beau rire que mes oreilles ont entendu depuis longtemps, Jean Gérald est la personne la plus ouverte que je connaisse! Il a toujours besoin de parler avec tout le monde, de poser des questions, d’accueillir les gens à la porte avec le sourire… Parfois, devant des inconnus, je grimace et dit que nous n’avons pas le temps de les recevoir, qu’ils doivent revenir un autre jour, et Jean Gérald, lui, leur demande comment ils vont? Comment va leur famille? Dorment-ils sous la tente… C’est fou de voir qu’une personne handicapée est plus sympathique avec l’Inconnu que moi, qui suis supposé accueillir les gens! Hihi

Bruno c’est le gars tout simple, le gardien à la barrière, qui a permit à Jean Gérald d’entrer sur le terrain de AVSI, pour demander un emploi. D’une certaine façon, il est l’instigateur de la bonne nouvelle de ce blogue.

Maintenant, je suis un peu comme le grand frère de Jean Gérald. On se parle, on se conseille, on rit et on travaille ensemble. Je ne connaissais rien des handicapés avant de le rencontrer. Hihi il me ressert de ce joli rire qui ensoleille l’entrevue.

Je ne parlerai pas de long en large, dans ce petit texte, de l’importance qu’a le travail dans la vie des gens. Vous le savez fort probablement plus que moi. Mais de savoir que mon bon ami Jean Gérald n’angoisse plus à l’idée de ne rien faire de ses journées est pour moi quelque chose d’un petit bonheur comme je les aime. J’ai rencontré ce jeune homme, 25 ans d’âge, le 3 décembre dernier.

Journée internationale des personnes handicapées oblige, la Secrétairerie d’État à l’Intégration des Personnes Handicapées (SEIPH) avait organisé une journée « portes ouvertes » pour différentes organisations travaillant dans le domaine en Ayiti. J’y étais avec L’Arche, pour vendre certains produits réalisés dans nos ateliers et présenter une exposition ambulante de photographies présentant les communautés du Québec et d’Ayiti…

C’est vous, le photographe?

Oui, bien le bonjour, que j’ai di en me retournant. Et j’ai vu, après avoir effectué la rotation complète qui allait me permettre de regarder la personne qui me parlait auparavant dans le dos, le sourire angoissé de Jean Gérald. Beau, le cou musclé et allongé, les yeux curieux et le regard franc, il était là, à un demi-mètre de moi. Elles sont jolies vos images, mais les gens sourient trop. La vie, ce n’est pas si facile que ça pour moi vous savez. Tous ces mots, remplis de pensées, de vécu, de réalisme bien à lui, il me les disait en français; d’un français impeccable. C’est que Jean Gérald a terminé les études classiques. Jusqu’à la philosophie, apprendrais-je un peu plus tard. Mais comme la plupart des jeunes de son âge (et ils sont beaucoup, vous vous souvenez que la moyenne d’âge au pays est de 18 ans…), les bancs d’écoles ont rapidement été remplacés par les bancs de parcs publics, ou les marches de la maison. On s’assoie comme on peut ici, quand on reste à ne rien faire presque chaque jour. Je cherche du travail, vous ne connaissez pas quelqu’un qui pourrait m’en donner? C’étaient ses premiers mots lors de notre rencontre le 3 décembre.
Il cherchait depuis longtemps, bien avant le 12 janvier. Il est de ces catastrophes qui aident parfois, quand on cherche bien. Mon ami a frappé à plusieurs portes, avant d’en trouver une ouverte. C’est Bruno qui le résume le mieux pour nous :

Quand j’ai commencé à travailler avec Jean Gérald, j’ai cru que je devrais le ménager, ne pas le laisser forcer, qu’il serait limité… Hihi! (mmmm, encore ce rire…) J’ai vite appris le contraire!

Il est évident que ce ne sont pas toutes les personnes touchées par une forme d’handicap (Jean Gérald a une paralysie cérébrale due à une grippe typhoïde à l’âge de 3 ans) qui ont les mêmes capacités physiques, mais il est clair que la plupart du temps, tous les handicapés sont mis dans le même bateau. Un handicap pour un autre, la vérité est qu’il faudra parfois être patient avec la personne qui en est à son premier emploi.

Je suis curieux de voir, dans les prochaines années, l’ouverture du marché du travail (déjà très restreint) pour les personnes touchées par un handicap. Traiterons-nous les nouveaux handicapés physiques, ceux qui ont perdu des membres, de la même façon que leur collègue sans handicap? Le salaire variera-t-il dépendamment des tâches accomplies? Y aura-t-il une place plus grande pour les handicaps sensoriels, les aveugles, les sourds, les muets? Penserons-nous à créer des ateliers de travail pour les personnes touchées par une déficience intellectuelle? On parle encore en Ayiti, bien que de façon timide, de reconstruction de la nation. L’espoir, le cynisme, les réalités de chacun, les envies de pouvoir… de quoi cette reconstruction sera-t-elle faite au juste?

Les gens devraient nous donner plus de chance, me dit un Jean Gérald en fin d’entrevue, c’est une belle occasion pour nous (les handicapés) de démontrer notre capacité d’adaptation et notre volonté d’être autre chose que des mendiants. Moi, j’ai beaucoup à apprendre en travaillant et c’est ça, ma fierté.

Et Bruno d’ajouter :

La vie, de façon pratique, se construit, se rêve, s’invente à chaque jour, s’épanouit, lorsque nous avons de l’argent dans nos mains. Pour boire, pour manger, pour m’acheter des jeans, pour envoyer mes enfants à l’école, j’ai besoin d’argent. Je ne vois pas en quoi les besoins des handicapés sont différents?

2010-05-25 08:49:07

Le soleil qui se lève sur une deuxième année à Chantal, c’est un peu comme du miel sur un bout de pain frais…

Le 21.

Le jour d’avant, c’était la fin de ma première année dans mon pays adoptif. Aujourd’hui, c’est un nouveau départ. Rien ne compte du passé, sauf que d’avoir grandi. Je m’étais engagé pour deux ans dans le projet, dans la communauté, dans cette organisation si différente qu’est L’Arche. Je ne le ferai pas cette fois-ci. C’est, voyez-vous, la première fois que je pose ma besace pleine de rêves et d’idéaux en un seul endroit pour plus de six mois consécutifs. Ma maison perdue entre deux champs de maïs, comme un tournesol tourné vers les rayons chauds, me remplie d’une joie toute particulière. Et j’y passerai une autre année parce que j’ai la liberté de ne pas le faire. Je ne m’engage en rien, en cette deuxième année, sauf que de savourer ces instants de pur bonheur qui accompagnent la vie.

Je vous glisse ici un vieux texte, de mes premiers jours en Ayiti. Parce qu’ils sont encore d’actualité en mon esprit :

Ce que ce pays m’apprend, c’est que lorsque la pluie tombe, on s’abrite. Que lorsque le soleil brille, on sort.

Que lorsque l’on a quelque chose à faire, on le fait tranquillement.

Que la famille et les amis sont de l’or, le travail une vertu, la patience une obligation. L’école est un cadeau, le confort d’une maison aussi. Que tout ce qui dépasse les besoins de base est un luxe. Pas un luxe négatif, mais un luxe qu’il nous faut chérir.

Ce pays m’apprend l’amour et me force à me regarder en face; il me jette au visage mes qualités et mes défauts. Ce pays ne laisse pas de chance non plus.

Ce pays m’apprend qu’un visage sévère peut s’ouvrir. Qu’un sourire peut cacher la plus grande des détresses. Ce pays me rend plus humain, avant que d’être employé, avant que d’être diplômé, avant que d’être ce que je ne suis pas. Ce pays me pousse vers l’humanité.

Ce pays me fait écrivain, son sol me fait conteur. Ce pays me fait observateur, ses gens me font photographe. Ce pays me fait du bien, alors je le fais un peu mien…

Et je vous dois des centaines d’histoires…

Deux jours passés, je revenais de Port-au-Prince, sur la route nationale si singulièrement haïtienne, et j’avais comme passagers une mère et sa fille. Les routes sinueuses du pays me poussent toujours à la rêverie, avec ses milliers de piétons à éviter, ses cocoyers qui bordent la route, ses montagnes à gravir en deuxième vitesse, ses tap-taps à dépasser en troisième, ses longues courbes à épouser en quatrième, le tout klaxon chantant. Le temps était pareil à mon humeur, entre gris de pluie et orange de chaleur. Très rapidement, mes deux co-pilotes se sont endormies et m’ont laissé, l’instant d’une sieste, imaginer un monde où l’handicapé n’est pas celui que l’on rejette, mais bien celui que l’on écoute comme conseiller. J’étais à me fabriquer des bureaux gouvernementaux imaginaires, conçus pour recevoir un conseil de sage composé de personnes touchées par toutes les formes d’handicap. Les images défilaient devant mes yeux et je me disais que si ce n’est que le regard qu’il nous reste à changer dans le monde, alors c’est dans la poche.

Clara dormait, appuyée sur sa mère. Belles comme seules mère et fille arrivent à l’être, il me semblait que leurs cœurs battaient en même temps, sur un air de Yann Tiersen qui jouait dans la voiture. Nous sommes tous si vulnérables dans le sommeil et pourtant, si fort de confiance en la vie, lorsque nous fermons les yeux vers l’inconnu.

Le jour où j’ai découvert ma foi
J’ai cessé de croire
Je suis devenu croyant…

Vieille expression soufie, entendu pour la dernière fois entre les lèvres du poète Îbn Rhaa Munn

Arrivés à Miragoane, mi-chemin entre la capitale et la ville des Cayes, nous nous sommes arrêtés pour grignoter quelques bananes pesées, avec un peu de grillot. Nous avons bu du Tampico, jus chimiquement plus concentré que la loi ne devrait le permettre. Mais ce surplus de sucre nous a tous réveillé, c’était bien. Puis, la mère de Clara s’est mise à me parler du personnage. Celui d’un futur blogue, peut-être, ou celui de tous les blogues, qui sait. Il avait la capacité, dit-on, de contrôler la pluie. Un personnage, en Ayiti, c’est aussi une personne considéré comme un peu folle, différente, incompréhensible. Parfois, la pluie ne tombait que sur son jardin à lui, laissant tous les autres habitants de son village à sec, avec des récoltes perdues et des bourses vides. On avait souvent l’habitude de le battre, pour qu’il laisse la pluie venir aux autres.

Lundi dernier, les gens du voisinage l’on battu à mort. Bon, pas nécessairement par exprès que vous me direz. Et vous auriez fort probablement raison. Toujours est-il que le personnage est mort d’un coup de trop. Mort par ignorance, peut-être est-ce mieux que de mourir ignorant. Un jour, j’irai interviewer les gens de son village, pour en savoir plus sur le personnage.

Quand j’ai demandé à la mère de Clara si elle trouvait cela normal qu’on l’ai traité ainsi, sa réponse fût automatique : Non!

- Ah! W dakò ke moun yo pa te gen dwa bat li konsa?
- Wi, yo te mèt bat li, mè yo pa te blije touye li

J’ai gardé le silence, quelques secondes. Je suis très bon en créole mais parfois, la traduction ne veut simplement pas se faire. Venait-elle de me dire qu’elle était d’accord avec ce qui venait de se passer? Oui. Elle me le répètera par la suite. Ils n’avaient pas à le tuer, mais le battre, ça c’était bien normal. Oui, puisqu’il empêchait la pluie de tomber dans le voisinage. Oui, puisqu’il n’était pas comme les autres.

Quand je lui ai demandé si elle venait de ce coin de pays là, elle me répondît que non, mais qu’une amie à elle y habitait.

Parfois je me dis qu’ici, on pardonne plus rapidement les coupables que les gens coupables d’être différent. Dur dur d’être différent… je ne leur parlerai pas de ma claustrophobie…

J’ai regardé cette mère de 22 ans, les yeux beaux, le nez large, les cheveux courts, une petite Clara de deux ans posée sur les genoux. Elles dormaient sans faire de bruit il y a à peine quelques minutes de cela. Puis je me suis dis que sous la douceur d’un moment se cache parfois l’imperfection si propre à la vie. Surprenant comme un nuage qui cache le soleil.

Oui, je vais laisser ma besace prendre du vent sur mon hamac installé entre deux nuages. Encore un peu. Juste ce qu’il faut pour apprendre que la différence, en vérité, ne tue pas. Mais que le regard, parfois, si.

Bonne année Jonathan…hihi

2010-05-17 10:42:16

La photografie n’est pour moi que l’expression d’un amour profond pour le sujet. Et la photografie de documentaire, le moyen le plus simple et sans flaflas de partager le quotidien de gens qui m’impressionnent. Ce n’est, à mon sens, qu’en vivant et en partageant la vie de l’Autre, qu’un photographee peut capter de sa lentille, et ainsi montrer au monde, la véracité d’une vie.

Une image, dans mon imaginaire, donne une voix à ceux qui n’en ont pas. Parce que les médias dits de « nouvelles », et les conglomérats de médias, passent trop souvent à côté d’une histoire vraie. C’est un peu comme la lune et les étoiles. Elle est bien belle, d’ici, la lune pleine, mais elle est si brillante qu’elle ne nous laisse pas admirer ces milliers d’étoiles qui l’entourent… Parfois, on se concentre sur ce qui brille, et puis on oublie toutes ces gens dans le noir.

Non pas par méchanceté, mais par mégarde. Alors il me reste la photo, pour capter en ton de lumières, un quotidien ordinaire qui ne l’est pas.

Sur la photo, Vinvince, ami de la communauté de L’Arche, à Chantal. Une forte lumière entre deux cocotiers, une fumée grise, un corps qui danse dans son imaginaire. L’instant ne dure jamais plus que maintenant… puis on l’a perdu. C’est le malheur du photografe, toutes ces photos qui n’existent que dans sa tête parce que sa caméra n’était pas présente. Le malheur et pourtant, le seul petit bonheur au quotidien. Parce que l’on sait qu’elle est là, cette photo. Suffit, pour capter la magie, d’un peu de chance.

Une image peut-elle, réellement, remplacer la parole?

Le bonheur est invisible et inexistant, à qui ne veut pas le voir. On regarde avant tout par les yeux, puis on se laisse toucher par le cœur.

La vie n’est en fait que moments instantanés sur Polaroid, mais à puissance dix milliard.

2010-05-03 23:06:57

 

1500$ pour nettoyer les débris ...

 J’ai peur, encore, toujours.
Comme un poids invisible
Je ne vois pas le jour
Mon cœur vivra-t-il libre?

Une rose dans le gravier
La chaleur me succombe
J’ai bu à son sentier
Et vu toutes les tombes

 Vieux poème grecque, (traduction personnelle)

Fête du travail. 1er mai.

Quel travail? Celui qu'on attend toujours et qui n'est pas encore arrivé!

Mais ça ne saurait tarder, puisque la chaleur arrive, puisque les pluies arrivent, quelqu’un me mettra au travail, c’est certain.

Un homme, complet-cravate, grosses lunettes dorées, montre sans chiffres, est venu nous voir, moi et mes trois frères ce matin. 1500$ pour nettoyer ses décombres. Ça nous fera 45$ US à chacun, parce que son 1500$, c’était haïtien. 7500 gourdes, ce n’est pas tant que ça pour me suer la vie. Mais on s’est dit qu’on le ferait; que le gros monsieur aux lunettes d’or n’y arriverait pas seul, surtout qu’il finirait par se salir.

J’ai jamais su la fin de l'histoire, peut-être qu'il n'y en pas.  Mais je sais aujourd’hui que la fête du travail ici à Haïti, c’est surtout pour ceux qui connaissent pas le chômage.

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J'ai jamais rencontré un étranger parler de mon pays avec autant d'amour.  À travers tes textes, je peux déceler une réelle affection pour ces gens que tu aides. J'espère que tu vas enfin déposer tes vieilles chaussures de voyage et rester parmi nous pour toujours. On a besoin de toi ICI.

Gaby Saget, Journaliste à Radio Métropole et lauréate du Prix RFI - Reporters sans frontières – OIF -prix francophone de la liberté de la presse 2009  ainsi que du prix Alexis Joseph décerné par SOS-Journaliste en Haïti

Jonathan Boulet-Groulx , c'est un autodidacte de l'humanitaire, un reporter du bonheur, un nomade de la photo, un écrivain de l'humain, un artiste de la fragilité humaine. Son blogue Mwen pa fou, consacré à la déficience intellectuelle en Haïti, est devenu un lieu de référence pour suivre de l'intérieur la vie haïtienne, après le 12 janvier et, en particulier, la place des personnes touchées par la déficience intellectuelle dans la reconstruction d'Haïti .

Jean-Louis Munn, Directeur des communications, L'Arche Canada


Jonathan vit depuis mai 2009 dans la petite communauté de L'Arche de Chantal dans les Cayes.


 

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 Ce sera un gran cri du coeur que nous ferons ensemble. Merci anpil! Jonathan


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Commentaires

Rose-marie
2010-07-11 08:19:02
Foyer La Source (Arche Joliette)
2010-06-07 20:09:11
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2010-03-11 21:55:47