2010-03-03 10:03:31
L’un des dons (parce qu’ils sont nombreux) des personnes touchées par la déficience intellectuelle est de nous entrainer indubitablement vers ce moment présent qui peut être si doux. Mais qui plus est, ce moment présent n’est pas seulement une joie de vivre, quelque chose qui nous permet d’apprécier la vie; c’est la meilleure façon de répondre à l’urgence.
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Ti-Françoise - L'Arche Carrefour
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Il faut la voir, heureuse comme poisson dans l’eau. À peine les premières notes musicales entamées, à peine les premières voix se laissent-elles aller, qu’un sourire vient se positionner entre son menton et son nez, rejoignant entre autre ses oreilles, parallèlement à ses yeux couleur bonbon. De la simplicité à l’état pur, offerte comme il se doit par la plus jolie des Françoise souriante que je connaisse. Le plus interpellant dans cette image de Ti-Françoise à la messe, reste cette façon douce et calme qu’elle a d’écouter ce qui ce passe autour d’elle, au moment précis où ça se passe, justement.
Combien de fois par jour vivons-nous plutôt dans notre tête que dans la réalité? Sommes-nous à la messe que nous pensons au boulot. Sommes au travail et rêvons de vacances. En vacances, nous craignons la fin du plaisir. Nous mangeons et pensons à la vaisselle, puis nous faisons la vaisselle et pensons au prochain repas.
L’un des dons (parce qu’ils sont nombreux) des personnes touchées par la déficience intellectuelle est de nous entrainer indubitablement vers ce moment présent qui peut être si doux. Mais qui plus est, ce moment présent n’est pas seulement une joie de vivre, quelque chose qui nous permet d’apprécier la vie; c’est la meilleure façon de répondre à l’urgence. (Compris messieurs les grands?) Quand on voit ce qui est devant nous, que l’on écoute les vrais besoins, on réagit de façon claire à une catastrophe.
Je le crois du plus profond de mes trippes, les gens déficient de l’intelligence développent en notre être une humanité nouvelle, qui pousse dans le cœur de Françoise comme tournesol au soleil et qui construit des sociétés plus justes; au Nord comme au Sud. .
Notre vie comme poussière d’univers,
Vécu à l’envers de l’endroit,
Où notre droit de vie,
Devient roi,
Sans quoi nous penserions être tout justes,
Plus grand que les justes
On est quoi ici quand il n’y a plus d’ici? |
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Oui,
Assurément,
Il existe de bonnes nouvelles déguisées en mauvaises,
Et
De mauvaises nouvelles déguisées en bonnes…
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Road Trip
Nancy m’a dit quelque chose à travers ses grands yeux aujourd’hui, alors que je la regardais admirer le paysage de son propre pays, dans la voiture qui la menait à Chantal.
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Être généreux, amoureux, vrai, ce n’est pas de donner ce que l’on a, c’est de donner ce que l’on est.
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Ce fût un « road trip » magique : avec Marie-Pier, Nancy et moi. Les femmes visiteront la communauté de Chantal et ses nouveaux habitants. Pour le simple plaisir de partager un repas, une prière, un banc de travail; un clin d’œil à la vie communautaire que nous vivons si véritablement et pleinement depuis tant d’années à L’Arche. Puis il fallait nous voir, avec nos M&M et notre jus chimique Tampico rose à saveur de sucre des Antilles. Des enfants heureux comme un pape devant la Vérité ultime. Cheveux dans le vent, sourires aux lèvres, lunettes soleil sur les yeux, nous fredonnions le refrain de la chanson thème du grand créateur, quel bonheur!
Marie-Pier prit le volant, mes pieds avaient besoins d’air, bien déposés qu’ils étaient sur le bord de la fenêtre. Parfois, on a un besoin de vivre libre qui nous appelle, alors on prend la route et on part vers l’inconnu. Toute la communauté était prête à nous accueillir, bras grands ouverts, soupers déjà chaud…
Parce que L’Arche, c’est aussi les voyages, la fête, les sourires… la vie bien vécu quoi!
2010-02-26 11:28:30
Depuis tant de jours que je me courre après la queue, je n’ai pas eu le temps de m’arrêter pour vous écrire officiellement la vie dans c’te beau pays chaud que je fais mien. Voici plutôt quelques extraits de mon calepin, pris sur le vif de mon esprit qui ne dérougit pas de voir la vie en vrai. Merci de vos commentaires, nous tous à L’Arche Haïti apprécions infiniment!
Et joyeux anniversaire à G, ma meilleure amie, cette grande de 25 chandelles qui me pousse à être moi, un peu plus chaque jour…
Bonne lecture
En cœur, les chiens aboient au grand air un requiem de c’est-assez, pendant que mes voisins de tente se remettent à prier. J’avais les yeux collés, la bouche pâteuse, le sommeil profond, le rêve léger, mais quand la terre se met à danser sous notre corps, l’adrénaline nous ramène rapidement là où nous sommes. D’ailleurs, un peu confus, je ne savais pas exactement où j’étais et le stress d’être entouré de béton m’est revenu comme revient au soleil l’envi des vacances. Suis-je à l’abri?
Oui, nous sommes à l’abri.
Les soldats, mais je veux dire nos soldats à nous, les vrais bons soldats qui font dans l’humanitaire, sont venus nous installer tout ce dont nous avions besoin pour vivre confortablement les prochains mois. Protégé de la pluie, des insectes, du soleil, des nuits fraîches, tous les amis sont maintenant copropriétaires de logement à toile blanche et à sol imperméable, tandis que les assistants, les voisins, sont maintenant colocataires de loyers à prix modique.
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| La magie de l'humanitaire |
Je pense à Hubert, cet externe doux et poli avec qui j’ai partagé une nuit sur un banc d’église, dehors, dans la fraîcheur d’une nuit sans lune. Ces paroles font écho dans ma tête comme d’une vérité simple : « Nous sommes tous dans le même bateau… » Puis il avait éclaté de rire! Oui, plus que jamais, les haïtiens ressentent leur propre pauvreté comme étant le lot de tout un chacun, plutôt que comme une division social.
Le vent vient du sud ce matin; il nous amène des saveurs antillaises à la noix de coco…
2010-02-08 18:17:47
C’est l’histoire d’une femme touchée par la déficience intellectuelle, morte pendant le tremblement de terre survenu en Haïti, le 12 janvier dernier. L’histoire banale d’une femme, morte par oubli. Parce que lorsqu'on est différent, les gens s'éloignent de nous et nous oublient.
Elle vivait dans une maison à loyer, seule dans sa chambre. Parfois, ses sœurs venaient la voir, quand elles avaient le temps. Cette femme, en plus de ne pas avoir une intelligence normale, était en fauteuil roulant. Personne pour l’aider à sortir dehors et prendre l’air. Lors du tremblement de terre, les habitants ont eu le temps de sortir, à la course, de leurs chambres respectives. C’était le sauve qui peut, jambes à son cou. Seule notre femme est morte. Sans le faire exprès, les gens l’y avaient poussée. Parce que, à force d'être oublié, on est poussé vers la mort.
Personne n’aura voulu qu’elle meure, mais pendant des années, personne ne l’aura sauvée de l'oubli .
Ce qui me fait peur dans tout ceci, c’est l’oubli collectif. L’oubli des plus faibles est si facile; et c’est mille fois plus facile lorsque nous sommes victimes d'une situation d'urgence. Haïti a un passé de rejet : les esclaves par les blancs; les mulâtres par les noirs; les pauvres par les noirs riches; la femme par l'homme; l'enfant par l'adulte. Dans une histoire où le dominant vit mieux que le dominé, on comprend rapidement que pour s’épanouir, il faut cette subtile domination sur l’autre qui nous élève au rang des « écoutés ». Les autres, mais vraiment tous les autres, ce sont des sans-voix. Et lorsqu'un système social reste le même, que ce soit entre riches ou entre pauvres, les uns rejettent les autres, au gré de leur humeur. À la toute fin de cette longue hiérarchie, se trouvent ceux qui ne peuvent se défendre. Ceux que la vie a voulu forts de leur faiblesse.
La personne déficiente intellectuelle n’a pas, nous le savons, les mêmes outils de fonctionnement dans nos sociétés qu’une personne dite normale (mais, comme c'est souvent le cas, déficiente de coeur). Elle ne se battra jamais contre l’oubli, contre le rejet de sa propre personne. La personne déficiente de l’intelligence pardonne avant même qu’on lui fasse du mal, et n’a donc pas la volonté de faire reconnaître ses droits. Mais au-delà de cette volonté existe le désir affectif bien plus important de faire reconnaître sa propre valeur. C’est à nous humains, avant tout, de donner à ce peuple toute la place qu'il mérite. Non pas une place à part, mais une place bien ancrée dans nos sociétés. L’oubli dont sont l’objet les personnes touchées par la déficience intellectuelle en Haïti, n’est pas propre aux seuls Haïtiens. J'ai eu l’immense privilège, au cours de mes années à L’Arche, de comprendre que la force de l’un, plus souvent qu’autrement, devient la force de l’autre. Et qu'il suffit de se laisser toucher par l’autre.
Nous n’en sommes pas encore à la reconstruction, dans ce pays chaud. C’est l’urgence du quotidien qui est encore présente dans Port-au-Prince. Toute cette urgence, tout ce quotidien ridiculement affligeant vécu par des centaines de milliers de gens, ne laisse aucun espoir à notre cause. Ils sont là, quelque part, les milliers de gens touchés par la déficience intellectuelle. Encore cachés, encore sinistrés, encore oubliés. Mais dans l’urgence, on pense à soi, avant de penser à l’autre.
2010-02-08 18:16:08
Vendredi soir, il est environ 19h30. Je roule, seul, dans mon gros camion de L’Arche, vers la ville. J’ai la tête légère, je viens de prendre une bière avec des amis. Ils sont tous là, en vie, avec la volonté de changer le monde… Je me dis en souriant, c’est beau la jeunesse.
Et puis soudain....
Blocus, dans un coin reculé de la ville, tout près de l’ambassade américaine, route de Tabarre. À peine deux minutes auparavant, j’étais au frais, vitre baissée, cheveux au vent, roulant à vive allure sur la route esseulée. Et puis soudain...
Des lumières rouges de freins usés, des voix qui crient. Des ombres qui courent vers quelque chose. Je n’y comprends rien, comme d’habitude. Je suis un peu lent à comprendre la vie parfois, dans c’te joli pays. Puis, l’ombre d’un doute passe devant mes yeux. Un jeune homme court, avec sur sa tête quatre boîtes de carton.
Et puis tout doucement...
De mètre en mètre, le blocus m’amène à la scène où se joue quelque chose. La légende urbaine, ici, c'est que les camions de distribution sont déchargés la nuit. Dans ce pays de rumeurs, de loup-garous et de sorciers, habituellement je ne me fie pas trop à ces racontars… Mais cette fois, ce que je vois expliquerait peut-être le pourquoi du comment-ça-se-fait que l’on ne voit jamais les résultats de cette distribution internationale?...
Toujours est-il que les ombres, maintenant éclairées par les lumières des voitures, se transforment en jeunes gens, hommes et femmes, sueur au front et sur tout le corps, muscles bien contractés, sourire aux lèvres et pas légers. Ils se servent dans quatre gigantesques camions venus de la République Dominicaine. Ils se servent comme je pourrais me servir devant un buffet de fromage français et de biscuits danois. Ils se servent sans l’ombre d’un policier pour les contrarier. Assis, mais à l’ombre de tout ce vacarme, des soldats G.I. Joe américains armés pour la guerre. Ils sont beaux dans leurs uniformes camouflage.
L’air est frais mais j’ai chaud. Chaud de frustration peut-être, ou bien des 25 degrés qu'il fait encore à la nuit tombée? Qu’est-ce que c’est que cette démagogie d’aide dite humanitaire…? Aucun contrôle, aucune retenue. Y’a de ces soirs où mon pays d’adoption essaie tant bien que mal de me rendre fou. Mais je vous l’ai déjà dit, mwen pa fou.
L’incroyable problème dans ce système de distribution, que j’avais déjà remarqué aux Gonaïves, en 2008, après les ouragans, c’est l’incongruité de l’aide. On veut aider, mais ce ne sont que les jeunes en santé, qui peuvent courir, se sauver, porter deux sacs de riz sur leurs épaules, qui prennent le tout. Ici, si on veut avoir quelque chose, il ne faut pas être vieux, ou trop jeune, ni infirme, ni handicapé, ni bonasse, ni généreux. Avec un tel système de distribution, ce sont maintenant les pays étrangers qui créent le rejet et l’oubli dans la société haïtienne. Bien évidemment, il y a aussi les lignes d’attentes au soleil de midi, pour les gens faibles. Mais j'ai vu de mes yeux vu, foi de saint Thomas, que ce n'est ni un racontar, ni une légende que chaque soir des camions se font vider ainsi! Avec comme conséquence que chaque soir, un peu plus profondément, on entre dans la tête des gens que seuls les forts et les « normaux » ont droit à de l’aide; de l’aide souvent revendue dans les rues, aux autres, ces pauvres de l’intelligence et de la vie.
Y a-t-il un système en place, pour les plus vulnérables? Y a-t-il une pensée pour les plus faibles? Comment rester stoïque face à l’incohérence humaine? On veut aider parce que c’est beau et politique avant tout, mais sur le terrain, devant la nécessité de l’urgence et la grandeur du fossé entre handicapés et « normaux », que pouvons-nous faire?
Oui, je l’avoue, il y a comme une ombre qui plane au dessus de mes mots ce soir. L’ombre du doute que nous ne réalisons pas avec quelle facilité les faibles sont rejetés. Que le rejet est la cause certaine de l’oubli. Que l’oubli est la meilleure façon de mourir dans le silence. Et que ce silence, les pays qui interviennent l’acceptent sans se questionner.
Ce soir, sans l’ombre d’un doute, j’ai vu dans le concret, la difficile réintégration des personnes handicapées et des gens touchés par la déficience intellectuelle.
2010-02-02 08:41:06
Elles étaient belles. Mère et fille. L’une qui attendait l’opération, l’autre qui attendait que l’autre passe par la salle d’opération.
La fille, assise un peu derrière la mère au regard inquiet, appuyait son menton sur l’épaule de celle-ci. Je trouvai tout à coup que leur peau, rendue moite par l'air chaud (que les ventilateurs au plafond n’arrivent jamais à refroidir), collait ensemble de belle façon. Les cheveux tressés, les boucles d’oreilles d’argent plantées dans des oreilles fines; tout ceci ajoutait à la beauté de la scène. Doucement, tout doucement, la fille soufflait à l’oreille de sa mère des mots d’amour. Je le sais, je l’ai vu dans le regard attendri de la mère.
Puis, la tête complètement appuyée sur l’épaule de sa mère belle, la fille ferma ses grands yeux. D’une voix douce comme miel dans un lait chaud, la plus jeune entonna une prière à laquelle la mère, les larmes aux yeux, répondit comme par réflexe. Ce n’est jamais la fin du monde de perdre un pied, mais un deuil reste un deuil, quand le futur est incertain.
Soudain, le bras gauche de la fille entoura les épaules courbées de cette femme qui, je le vis bien à ce moment, était sa mère. Ça se remarquait à la façon qu'elles avaient de bouger leurs doigts. Comme des pianistes privées de leurs notes. Ceux de la plus jeune caressant la nuque de la plus vieille. C’est rassurant, me suis-je dit, une telle beauté à voir…
Vint le temps pour la fille et moi de partir. Le médecin arriva, tout comme les larmes à ses yeux…
Bon courage, à tous ceux et celles qui se réveillent un matin et doivent réapprendre à bouger avec une différence physique.